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Être Vietnamien, c’est être capable de résister avant tout à toute assimilation ou idéologie étrangère et être fier d’avoir dans les veines le sang du Dragon. Pour le Vietnamien, il n’y a pas de doute qu’à travers le mythe entretenu depuis la nuit des temps, il est le descendant de cet animal fabuleux bien qu’il connaisse désormais son origine grâce aux travaux scientifiques. Il est probablement l’héritier de la culture de Hoà Bình et fait partie des Bai Yue, les ethnies vivant disséminés au sud du bassin du fleuve bleu (ou Yang Tsé Kiang ). L’eau est tellement en osmose avec sa terre et c’est peut-être pour cela que son pays est désigné souvent par deux mots Ðất Nước (Terre-Eau). C’est aussi sur la terre du delta du Fleuve Rouge (sông Hồng) que fut établi il y a plusieurs siècles avant J.C. le premier royaume fondateur de la nation vietnamienne avec les rois mythiques Hùng VÆ°Æ¡ng (civilisation de Văn Lang). Ce royaume fut remplacé ensuite par celui de An DÆ°Æ¡ng VÆ°Æ¡ng dont la citadelle célèbre Cổ Loa était la capitale, preuve de son existence avant d’être annexé à son tour par Zhao To (ou Triệu Đà), un général de l’empereur chinois Shi Huang Di. Ce dernier fonda ensuite le royaume de Nan Yue (Nam Việt) qui dut céder à l’occupation chinoise menée par le fameux général Ma Yuan (Mã Viện) de l’empereur chinois Guangwudi (Hán Quan VÅ© Đế) durant un millénaire avant la guerre de libération entamée par le général Ngô Quyền. Cela fit disparaître aussi durant cette occupation la civilisation dongsonienne. Celle-ci est caractérisée par les situles et surtout par le fameux tambour de bronze témoignant de l’emblème de pouvoir et de l’identité du peuple vietnamien qui a failli être gommée maintes fois par l’empire du Milieu au fil de son histoire. Celle-ci n’est pas celle de dynasties ou de grands mouvements d’idées. Mais c’est l’histoire d’un peuple de paysans obstinés qui, de la frontière de Chine à la pointe de Cà-Mau, peine durement dans ses rizières et impose sa marque au paysage. Le sacrifice n’est pas un vain mot. Ses héros préfèrent être des fantômes au Sud au lieu de devenir des princes au Nord. Ses héroïnes  ne manquent pas l’occasion de répondre à l’appel de la nation. C’est le cas des soeurs TrÆ°ng Trắc, TrÆ°ng Nhị, Triệu Ẩu, Nguyễn Thị Giang (Cô Giang), Nguyễn Thị Minh Khai etc .. Aucun Vietnamien n’oublie la phrase immortelle lancée par Nguyễn Thái Học avant sa mort:

Mourir pour sa patrie.
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie...

Aucune force étrangère n’a réussi à venir à bout de l’accrochage des Vietnamiens sur le terrain. Ces derniers ont fait référence souvent aux trois facteurs clés de leur victoire: Thiên Thời , Địa Lợi, Nhân Hòa (être au courant des conditions météorologiques, connaître bien le terrain et avoir l’adhésion populaire ou la concorde nationale). C’est ce dernier paramètre qui fait la différence dans une guerre d’usure. Nguyễn Trãi avait l’occasion de dire qu’il préférait conquérir les coeurs plutôt que les citadelles.

Face aux ennemis plus forts qu’eux, ils doivent persévérer dans les formules empruntées dans la théorie du Yin et du Yang: « Lấy Yếu chống mạnh (prendre le faible pour combattre le fort) ou « Lấy cụt chống dài Â» (Combattre le long avec le court). C’est le stratagème employé par le lettré Nguyễn Trãi pour chasser les Ming de l’empereur Chu Di (ou Yong Le (VÄ©nh Lạc) , son nom de règne), fondateur de la Cité interdite (Pékin) hors du Vietnam en 1428. En se servant de la mobilité (Yang) de son armée face à l’immobilité de celle des Qing (Yin) en accord parfait avec l’environnement, le roi stratège Quang Trung réussit à vaincre en 1788 le camp adverse dans un temps record de 5 jours pour reprendre la capitale Hànội durant la fête du Tết (le nouvel an vietnamien).

C’est aussi ce roi qui, profitant de la méconnaissance du terrain de son adversaire, réussit à couper net en 1785 l’expansion siamoise du général Chakri en direction de la Cochinchine dans le  delta du Mékong  à la rescousse du roi Gia Long en réduisant en miettes son armée de 50.000 hommes dans les arroyos proches de Mỹ Tho à Rạch Gầm-Xoài Mút avec une rapidité effarante. Aucun peuple n’a résisté à la poussée des Vietnamiens. C’est le cas du royaume du Champa dans le centre et celui des Khmers dans le delta du Mékong.

Malgré l’occupation chinoise durant un millénaire et l’apport culturel venant de l’étranger, ces paysans vietnamiens  frêles, les pieds enfouis dans la boue des rizières, ont réussi à garder tout ce qui est cher à tout peuple du monde, leurs traditions et leur langue transcrite en chinois et romanisée plus tard avec l’arrivée du jésuite Alexandre de Rhodes. Faisant partie des Bai Yue (Bách Việt), les Vietnamiens  sont les seuls à ne pas être sinisés au fil des siècles. Le sage Confucius a eu l’occasion de comparer les forces que possédaient respectivement les gens du Nord (les Han) et ceux du Sud (les Luo Yue, les ancêtres des Vietnamiens): le courage et la puissance (DÅ©ng) pour les premiers et la bienveillance et la générosité (Nhân từ) pour les seconds. Pourtant l’attachement profond et intime de ces Vietnamiens  Ã  leur terre natale et à leurs traditions les fait devenir intraitables dans la lutte, ce qui fait d’eux les conquérants impitoyables et redoutables pour les uns, les défenseurs légitimes de la liberté et de l’indépendance nationale pour les autres. En tout cas, les Vietnamiens  sont obligés de payer dans le passé un lourd tribut en vies humaines pour ces deux notions (l’indépendance et la liberté) qu’ils n’ont pas l’habitude de choisir ou dissocier. Cela les laisse dans un état de malaise indicible (khổ tâm). Malgré cela, rien ne les empêche d’avoir ces éléments, l’un après l’autre au prix de leur vie. Une prise de conscience collective commence à prendre forme durant les années 1920 avec Nguyễn An Ninh. Malgré la déportation des trois jeunes empereurs vietnamiens  Hàm Nghi, Thành Thái et Duy Tân en Algérie et à la Réunion et le guillotinement de plusieurs nationalistes parmi lesquels figure le jeune et talentueux Nguyễn Thái Học, cela n’amenuise pas leur ardeur à la révolte et permet la fin de l’occupation française avec la victoire à Điện Biên Phủ en 1954. Le largage de 13 millions de tonnes de bombes (265 kg par habitant) et soixante millions de litres de défoliants par les Américains ne décourage pas le Vietnam sur le chemin de la réunification en 1975, suivi par l’envoi de plusieurs milliers de sudistes vietnamiens dans les camps de réeducation et l’exode d’un nombre considérable de boat-people vietnamiens morts noyés et violés par les pirates dans la Mer de l’Est (Biển Đông) et dans le golfe de Siam en quête de liberté. Selon certains auteurs occidentaux (Barry Wain, Magali Barbieri) ayant eu l’occasion de travailler sur cette question, l’estimation des boat-people vietnamiens péris en mer varie globalement mais il y aurait au moins 250.000 victimes. D’après l’estimation de HCR (Haut Commissariat pour les Réfugiés), en seize ans, de 1975 à 1991, près d’un million de Vietnamiens dont 800.000 boat people, ont fui le Vietnam. Le chemin de la réconciliation nationale est long à parcourir car il est parsemé d’embûches et de maladresses après trois décennies de guerre et de souffrances. Une page d’histoire se tourne mais le Vietnam doit payer un prix très élevé non seulement au niveau humain mais aussi au niveau environnemental car le Vietnam continue à subir encore aujourd’hui les séquelles incalculables des décennies de guerre (l’agent orange par exemple). Selon le courrier de l’Unesco datant du mois de Mai 2000, l’organisation travaillant sous l’égide de l’ONU estime que le cinquième des forêts du Sud Vietnam a été détruit par les herbicides américains. Le jeune Vietnamien d’aujourd’hui ne connait ni la haine ni le chagrin de la guerre de l’écrivain Bảo Ninh. Mais le défi de la pauvreté continue à le guetter. Le spectre de la guerre ne s’estompe pas complètement au fil des mois dans la Mer Orientale avec les archipels de Hoàng Sa (Paracels) occupés depuis 1974 et de Spratleys revendiqués récemment par les gens du Nord dont la menace est de plus en plus agressive. Face aux prétentions démesurées de l’empire du Milieu, le poème épique intitulé “Nam Quốc SÆ¡n Hà” (ou Les Montagnes et les Rivières du pays du Sud) du général vainqueur des Song, Lý Thường Kiệt, affirmant la souveraineté du Vietnam sur ses terres, revient à hanter de nouveau l’esprit du Vietnamien  et à résonner dans l’intimité de son coeur. Malgré les inquiétudes grandissantes et les conditions de vie parfois exécrables, il est impensable pour lui d’oublier un jour cette terre natale qu’il est habitué à appeler sous le vocable de “Quê HÆ°Æ¡ng” car c’est ici qu’il revit ses souvenirs de jeunesse, son école, son identité et son passé. Bien que cette terre soit synonyme de misère et de pauvreté, elle est sa raison d’être car ses ancêtres l’ont acquise, arpent par arpent depuis quatre mille ans avec leurs larmes, leur sang et leur sueur. Analogue à sa mère, elle est unique et irremplaçable pour chacun des Vietnamiens. Outre son village natal, l’image de la maison communale vietnamienne  (ou đình) ou celle du bambou ou du buffle  reste ancrée pour toujours dans sa mémoire collective. Pour les Vietnamiens  vivant à l’étranger, ce n’est qu’une période transitoire de leur vie mais cela ne constitue jamais une fin en soi. L’ombre de Quê HÆ°Æ¡ng continue à s’agripper aux Vietnamiens  et les talonne avec tendresse et regret….

© Äáº·ng Anh Tuấn