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Première partie

La théorie du Yin et du Yang continue à gérer la vie journalière des Vietnamiens jusqu’au moindre détail. Est de nature Yin tout ce qui est fluide, froid, humide, passif, sombre, intérieur, immobile, d’essence féminine comme le ciel, la lune, la nuit, l’eau, l’hiver. Est de nature Yang tout ce qui est solide, chaud, lumineux, actif, extérieur, mobile, d’essence masculine comme la terre, le soleil, le feu, l’été.

On retrouve même cette bipolarité dans la grammaire vietnamienne par l’utilisation des mots « con » et « cái». 

Analogues aux articles définis « le » et « la », ceux-ci sont employés pour indiquer dans certains cas restreints le genre mais on peut se baser sur le caractère « mobile » ou « immobile » de l’objet qu’ils accompagnent pour indiquer son appartenance à la classe sémantique correspondante. Le mot cái est utilisé dans le cas où l’objet porte le caractère « immobile » (tĩnh vật) : cái nhà (maison), cái hang (grotte), cái nồi (marmite) etc… Par contre, lorsque l’état « mobile » (động vật) fait partie de la nature de l’objet, on se sert du mot « con » pour le précéder. C’est le cas des mots suivants : con mắt (œil), con tim (cœur), con trăng (couleuvre), con ngươi (pupille), con dao (couteau) etc …

L’œil bouge sans cesse comme le cœur palpite. De même la couleuvre se meut ainsi que la pupille. Le couteau est considéré par les Vietnamiens comme un animal sacré. Il est nourri avec du sang, du vin et du riz. Le même nom que porte un objet peut aboutir à deux interprétations différentes en fonction de l’utilisation de l’article « cái » ou «con». L’exemple suivant traduit le caractère mobile (con) ou immobile (cái) de l’objet thuyền (ou barque en français) employé: Con thuyền trôi theo dòng nước (La barque s’avance sur l’eau). Cela veut dire qu’il y a quelqu’un fait avancer la barque avec la rame ou avec le moteur. Par contre, lorsqu’on dit « cái thuyền trôi theo dòng nước « (La barque s’avance sur l’eau), on insiste sur le fait qu’il n’y a personne pour manœuvrer la barque. C’est le flot des eaux qui fait avancer la barque toute seule. Cela note le caractère immobile de la barque. L’influence du Yin et du Yang, n’est pas étrangère à la façon d’attribuer parfois le sexe à des objets courants. C’est le cas du couteau (dao) : dao cái (grand couteau), dao đực ou dao rựa (ou machette). Cette remarque a été notifiée par Alain Thote, l’archéologue et sinologue français, dans son article intitulé « Origine et premiers développements de l’épée en Chine » : Les épées de Yue ont joui dans l’Antiquité d’une très grande célébrité. Certaines épées portaient un nom et même on considérait qu’elles pouvaient être de sexe masculin ou féminin. L’expression « đực rựa » qu’on entend évoquer souvent dans les conversations pour désigner les hommes, provient de la coutume des Vietnamiens d’autrefois de porter les machettes lors de leur sortie. 

L’association des sexes est visible aussi depuis longtemps au Vietnam dans la riziculture : l’homme laboure et la femme repique. Le soc de la charrue qui transperce la terre (âm)(Yin) symbolise le sexe mâle ( Yang)(dương) tandis que par le repiquage la femme transmet son pouvoir de fécondation (âm)(Yin) aux plants de riz (dương)(Yang). Pour noter la parfaite perfection dans l’union harmonieuse du Yin et du Yang, on est habitué à dire en vietnamien : Unis, mari et femme parviennent à écoper toute l’eau de la mer d’Orient. (thuận vợ thuận chồng tát biển Đông cũng cạn).

Etant riziculteurs, les proto-Vietnamiens étaient attachés non seulement au sol mais aussi à l’environnement car grâce aux phénomènes naturels (pluie, soleil, vent, nuages etc …), ils pouvaient avoir de bonnes récoltes ou non. La riziculture extensive sur brûlis ou en terrains naturellement inondés était très attachée aux aléas du climat. C’est pourquoi ils avaient besoin de vivre en harmonie avec la nature. Ils considéraient qu’ils étaient le trait d’union entre le Ciel et la Terre (Thiên-Nhân-Địa). Partant de cette notion, on est habitué à dire en vietnamien : Thiên Thời, Địa Lợi, Nhân Hòa (être au courant des conditions météorologiques, connaître bien le terrain et avoir l’adhésion populaire ou la concorde nationale). Ce sont les trois facteurs clés de la victoire auxquels ont fait référence souvent les stratèges vietnamiens (Trần Hưng Đạo, Nguyễn Trãi ou Quang Trung) dans leur lutte contre les envahisseurs étrangers. Les Vietnamiens tiennent compte de cette triade (Tam Tài) dans leur mode de pensée et dans leur vie journalière. Pour eux, il n’y a pas de doute que cette notion a une influence incontestable sur l’homme: son destin est dicté par la volonté du Ciel et dépend de sa date de naissance. Avec l’environnement extérieur et intérieur de son logement, il peut recevoir le souffle néfaste ou bénéfique (qi) que génère la terre. L’art d’harmoniser l’énergie environnementale de son lieu d’habitation lui permet de minimiser ses ennuis et de favoriser son bien-être et sa santé. Un terrain plat sans ondulations ni collines est sans vie et manque de souffle qi (Khí). Les Vietnamiens appellent les collines et les montagnes Dragons ou Tigres. Les bâtiments devraient avoir un dragon vert à l’Est et un tigre blanc à l’Ouest. Le Dragon bienveillant doit être plus puissant que le Tigre. (Hữu Thanh Long, Tã Bạch Hổ) càd la montagne Dragon doit être plus haute que la colline Tigre. Le meilleur site est celui ayant une colline derrière une autre, figurant le Dragon et le Tigre entrelacés. La notion d’harmonie prend tout son sens lorsqu’un site adossé à une montagne et entouré de deux côtés par des chaînes de collines permettant de le protéger des vents qui dispersent le Chi (ou énergie cosmique) donne accès à un lac ou à un fleuve où il y a l’eau et la nourriture indispensable à la vie et où il y a le cumul des énergies cosmiques (Chi).

On peut trouver ce modèle en prenant le cas de la Cité historique de Huế. L’enceinte de celle-ci est une construction défensive à caractère militaire s’inspirant des plates fortes à la Vauban et englobant près de son front sud la cité impériale bornée par une deuxième enceinte presque carrée de 622×606 mètres. Dans celle-ci se trouve la cité interdite pourpre formant le cœur symbolique de l’empire dans une troisième et dernière enceinte presque carrée de 330×324 mètres. On trouve dans l’imbrication de ces trois enceintes la Triade (Thiên, Nhân, Ðịa). Face au mont l’Ecran Royal (núi Ngự Bình) d’une hauteur de cent soixante dix mètres qui selon l’interprétation des géomanciens, est un bouclier impérial fabriqué par les Dieux, le front sud de la citadelle où se trouve la porte du Midi, suit un tracé convexe parallèle au bord de la rivière des Parfums. Semblable à un dragon couché dans l’Ouest, celle-ci ondule et remonte du Sud-Est en s’infiltrant à travers les petites collines et en faisant un coude vers le Nord pour atteindre d’abord les îles protectrices de Da Vien et Cồn Hến avant de rejoindre la Mer. Cela crée une position idéale (Chi Huyền Thủy) conforme au schéma décrit ci-dessus avec un dragon vert à l’Est et un tigre blanc à l’Ouest représentés respectivement par les iles de coquillage (Cồn Hến) et Dã Viên face à un écran naturel symbolisé par le mont de l’Ecran Royal (Núi Ngự Bình).

L’homme peut influer sur sa propre vie. En accomplissant des actes bienveillants envers autrui, il peut trouver son bonheur et améliorer son karma. Il y a même autrefois au Viêtnam une cérémonie du Nam Giao ou Tế Giao, sacrifice au Ciel et à la Terre. C’est au roi l’honneur d’associer tous les ans ses ascendants déifiés à l’hommage rendu au Ciel et à la Terre sur une esplanade monumentale construite en 1806 dans la banlieue sud de Huê. Cette esplanade se compose d’un tertre rond formant le temple du Ciel et dominant un tertre carré représentant le temple de la Terre. Soumis préalablement à une retraite et à un jeûne, le roi monte sur l’esplanade des sacrifices en tant que mandataire de ses sujets pour être en contact avec les forces naturelles de l’univers en vue de se les rendre propices. L’empereur est le seul personnage qualifié pour être l’intermédiaire entre la Terre et le Ciel. Cette triade (Thiên, Nhân, Địa) a été évoquée souvent dans les légendes vietnamiennes. On trouve qu’il y a la volonté du narrateur de montrer dans ces légendes l’attachement profond du peuple vietnamien à la notion du triade en accord avec la nature et la morale

Dans la légende de « Génie de montagne et Génie du fleuve », on trouve une fille nommée Mi Nương sollicitée en mariage par ces deux génies ou dans la légende de Táo Quân, la femme est tiraillée entre l’amour de son ancien mari et celui du nouveau. Dans la légende du « Chique de bétel », la triade (vợ, chồng, em) est représentée par la femme, son mari et son frère jumeau qui une fois décédées, deviennent respectivement le bétel, l’aréquier et la pierre à chaux. La chique de bétel reflète bien la notion d’équilibre et l’harmonie qu’on a trouvées dans la théorie du Yin et du Yang. Pour préparer la chique du bétel, on étend un peu de la chaux éteinte sur une feuille de bétel. Puis on ajoute de l’écorce de racine de l’Artocarpus tonkinese de couleur jaune orangé et on incorpore enfin une noix d’arec finement coupée en tranches. Le tout est introduit dans la bouche et mâchonné lentement. Après une vingtaine de minutes de mastication, on recrache ce qui reste de la chique. Les cinq goûts peuvent être retrouvés dans la chique de bétel: sucré avec la noix d’arec, piquant avec la feuille du bétel, amer avec la racine, salé avec la chaux et acidulé avec la salive. Par l’image de la fraîche liane de bétel sortant de la terre que symbolise la pierre à chaux dans cette légende et enlaçant le tronc de l’aréquier élancé, on veut noter le caractère intermédiaire entre le Yin (Terre) et le Yang (Ciel) dans un accord parfait. La chique est le prélude de toute conversation (Miếng trầu là đầu câu chuyện), c’est ce qu’on dit souvent dans un vieil adage vietnamien. Son acceptation est lourde de signification et équivaut à un engagement ferme, une parole donnée que nul ne songerait à reprendre Si l’échange a lieu entre une fille et un garçon, cela équivaut à une proposition de mariage ou d’union. Dans la tradition vietnamienne, la chique est le symbole du bonheur conjugal. Elle ne peut pas être manquante dans les rites du mariage. 

Dans la civilisation du riz inondé, il y a d’autres trinités aussi importantes que la triade (Ciel, Terre, Homme). C’est le cas de la triade (Thủy, Hỏa, Thổ) (ou (en français Eau-Feu-Terre) ou celui de la triade (Mộc, Kim, Thổ) (ou Bois, Métal, Terre). On a besoin de la terre pour la culture du riz, de l’eau et des engrais provenant des cendres provoqués par le feu pour fertiliser le sol. De même, on se sert des plantes pour se nourrir et des métaux pour faire des outils appropriés pour l’agriculture. On s’aperçoit que ces triades ont un élément commun qu’est la terre. C’est pourquoi celle-ci occupe une place centrale dans la gestion des 4 points cardinaux. C’est le pivot autour duquel s’articulent les quatre autres éléments. Dans la vie agricole, l’élément le plus important qui suit l’élément terre, est l’élément eau. C’est la locution suivante : Nhất nước nhì phân (Premièrement l’eau , deuxièmement les engrais) qu’on a entendu dire souvent pour un paysan vietnamien. Comme l’eau est de caractère Yin, on lui attribue la direction Nord car celle-ci lui est compatible avec le froid (l’hiver). Par contre, étant de caractère Yang (dương), l’élément feu de la triade (Thủy, Hỏa, Thổ) est mieux associé à la direction Sud avec la chaleur et le rayonnement ( l’été ). L’élément bois rappelle bien les plantes dont la naissance a lieu souvent au printemps. Cela lui revient d’occuper la direction est avec la croissance du Yang. Quant à l’élément métal de caractère malléable et pouvant prendre différentes formes, il lui revient la direction ouest à laquelle est associé l’automne.

Les Vietnamiens trouvent dans la théorie du Yin et du Yang une idée d’alternance plutôt qu’une idée d’opposition. Yin et son élément complémentaire Yang forment une entité qui permet d’aboutir à l’installation d’un bon équilibre et de l’harmonie. Pour eux, le monde représente une totalité d’ordres cycliques constitués par la conjugaison de deux manifestations alternantes et complémentaires. On sait qu’en relation d’opposition, Yin comme Yang chacun porte en lui le germe de l’autre. (Không có gì hoàn toàn âm hoặc hoàn toàn dương, trong âm có dương va trong dương có âm). Le Yin et le Yang sont comme la roue d’un char. Parvenus à leur fin, ils commencent à nouveau et ayant atteint leur limite, ils s’en reviennent.

Un lot de dictons populaires traduisant la loi de la causalité, témoignent concrètement de la mutation du Yin et du Yang.

C’est pourquoi on est habitué à dire en vietnamien « Trong rũi có may » (Dans la malchance, il y aura la chance), « trong dỡ có hay (Dans les défauts, on trouve aussi quelque chose de bien) », « trong họa có phúc (Dans le malheur, il y aura toujours le bonheur) ».
« Sướng lắm khổ nhiều (Plus on est satisfait du désir, plus on va souffrir) », « Trèo cao ngã đau ( Plus on grimpe haut, plus on fait une chute douloureuse) ».
« Yêu nhau nhiều cắn nhau đau. Plus on s’aime beaucoup, plus on se blesse profondément ».

Les biens perdus sont donc parfois la rançon d’une vie humaine. C’est ce qu’exprime clairement le proverbe vietnamien : Của đi thay người (les biens s’en vont à la place des gens). Les facteurs Phúc et richesse doivent varier en sens inverse l’un de l’autre.

C’est grâce à cette bipolarité Yin et Yang que les Vietnamiens ont l’habitude de chercher un bon équilibre dans la vie journalière. Ils tentent de chercher une entente parfaite avec tout le monde et la nature même au-delà de leur mort. C’est ce qu’on a découvert dans la nécropole de Lạch Trương (Thanh Hóa) datant 3 siècles avant J.C. avec les objets de sépultures en bois ( Yang) placés au Nord (Yin) et ceux en terre cuite (Yin) au Sud (Yang). On retrouve cette notion d’équilibre même dans la pagode avec les génies du bien et du mal (Ông Thiện Ông Ác). C’est grâce à cette philosophie d’équilibre que les Vietnamiens ont la capacité de s’adapter à toutes les situations même dans le cas extrême.

C’est aussi ce principe d’équilibre que les dirigeants vietnamiens ont continué à garder dans le passé durant la confrontation avec les pays étrangers. Pour éviter l’humiliation des Mongols vaincus deux fois au Viet Nam, le général Trần Hưng Ðạo proposa de verser des tributs à Koubilai Khan en échange d’une paix durable. Après avoir vaincu les Chinois des Ming, Nguyễn Trãi, le conseiller stratège du roi Lê Lợi n’hésita pas à laisser à Wang Toung ( Vương Thông )à regagner la Chine avec 13000 soldats capturés, à proposer un pacte de vassalité avec un tribut trisannuel de deux statues de taille courante en métal fin en dédommagement de deux généraux morts Liou Cheng ( Liễu Thăng ) et Leang Minh (Lương Minh) morts au combat. De même, le roi Quang Trung fit preuve d’humilité et accepta d’envoyer un émissaire auprès de l’empereur Qianlong pour chercher la paix après avoir écrasé l’armée des Qing à Hànội en 1788 dans un laps de temps très court (6 jours). On ne peut pas oublier non plus la conduite et la souplesse qu’ont menées les dirigeants communistes en matière de diplomatie lors de la confrontation avec les Français et les Américains. Les accords de Genève (1954) et de Paris(1972) témoignent une fois de plus de la recherche d’équilibre ou de la voie du juste milieu qu’ont trouvée avec ingéniosité les Vietnamiens dans la théorie du Yin et du Yang. Au Vietnam, on assimile les objets de forme circulaire (tròn) au Yang et ceux qui sont carrés (vuông) au Yin. C’est une tendance datant de l’époque où l’on croyait que le ciel était rond et la terre était carrée et plate dans la mesure où les Vietnamiens étaient obligés de l’équarrir avant de pouvoir s’en servir dans le labourage et dans la construction des maisons. C’est dans cet état d’esprit que les Bai Yue (dont les proto-Vietnamiens faisaient partie) avaient l’habitude de morceler une portion de terrain en neuf lots en prenant comme modèle le caractère 井 tĩnh (giếng nước). Le lot au centre était prévu pour la construction d’un puits d’eau et les huit lots restants étaient destinés pour la construction des maisons, ce qui constitue ainsi la première unité d’habitation dans la société agricole. Le dicton populaire vietnamien suivant : trời xanh như tán lọng tròn ; đất kia chằn chặn như bàn cờ vuông (Le ciel bleu ressemble à un parasol rivé comme ce sol parfait à un échiquier carré) reflète bien cette croyance. SUITE (Lire la suite)

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