Comment un jeune homme comme Nguyễn An Ninh arriva-t-il à devenir la bête noire des autorités coloniales? Pourtant il n'avait pas l'intention de recourir au début à la violence comme les nationalistes de Nguyễn Thái Học ou les communistes. Il ne vivait que de sa plume avec le journal intitulé "La Cloche Fêlée" dont le directeur était son ami de longue date, un Français de nom Eugène Dejean de la Bâtie. Il avait le tort d'oser revendiquer à cor et à cri pour ses compatriotes la liberté d'expression et les droits élémentaires dont il avait bénéficié pleinement durant ses années d'études à la Sorbonne à Paris et qui faisaient défaut jusqu'alors au Viêt-Nam par ses critiques acerbes et sans ménagement et ses analyses succinctes dans son journal. Il ne cachait pas non plus la sympathie qu'il avait eue toujours pour le leader Phan Chu Trinh, un ami de longue date de son père Nguyễn An Khương. Il était aussi l'auteur de la traduction en vietnamien de l'ouvrage "Le contrat social" de Jean Jacques Rousseau. Par le biais des séminaires et des débats publiques, il réussit à provoquer une prise de conscience collective de tous les jeunes intellectuels vietnamiens des années 1920-1940 qui étaient jusque-là endormis au Sud-Vietnam par un semblant de bonheur, de liberté et de justice crée par les autorités coloniales. Ces jeunes intellectuels ne se préoccupaient jusqu'alors que des sujets universellement humains: amour, famille, tristesse des séparations etc ...
Bien qu'ils côtoyassent souvent le milieu rural, ils ne se posaient jamais des questions sur tout ce qui touchait de près ou de loin à ce dernier. Ils n'ignoraient rien de la pauvreté périurbaine mais sans jamais y vivre. Bien qu'ils ne fussent pas issus de la bourgeoisie latifundiaire ou des fils des collaborateurs, ils nourrissaient tous leur rêve de devenir fonctionnaires. De son retour au Viêt-Nam en 1922, au lieu d'être rentré dans ce moule traditionnel comme les autres jeunes de son âge, de sa génération, Nguyễn An Ninh, ce jeune homme de 22 ans, à la chevelure bombée, licencié en droit à la Sorbonne, fit le chemin inverse en prônant la méthode du poète indien Tagore. Celui-ci pensa qu'il était possible d'obtenir l'indépendance sans effusion de sang auprès des Anglais par le biais de redressement du niveau intellectuel du peuple indien. C'était pour cela qu'il n'hésita pas à donner avec l'aide de quelques amis une série de débats sur les thèmes tels que " Une culture pour les Annamites", "L'idéal de la jeunesse Annamite" etc... , ce qui provoqua dès lors des remous visibles dans un havre de paix établi par le gouverneur de la Cochinchine, Mr Cognacq.
Il fut l'instigateur de plusieurs pétitions réclamant non seulement la liberté d'expression mais aussi la liberté d'enseignement et la liberté de presse pour les autochtones. C'était un souci non négligeable pour ce gouverneur car à travers ses discours toniques, Nguyễn An Ninh arriva à mobiliser et à électriser la jeunesse intellectuelle du Sud Viet-Nam, à semer un doute auprès des intellectuels vietnamiens ayant une confiance totale jusque là dans le système d'enseignement français en Indochine. Cognacq fut obligé de réagir car chaque discours animé par Nguyễn An Ninh donna l'occasion de mobiliser de plus en plus des gens. Cognacq n'hésita pas à lui rappeler plusieurs fois qu'il y avait encore de la place au bagne de Poulo Condor pour les gens récalcitrants comme lui. Par contre, il pourrait accéder à un poste important dans l'administration coloniale s'il renonçait à cette aventure suicidaire. Malgré ce rappel empreint de menaces, Nguyễn An Ninh continua à persévérer dans cet engagement politique, ce qui obligea les autorités coloniales de l'emprisonner à maintes reprises. Son premier internement fut écourté grâce à l'intervention énergique de plusieurs personnalités françaises de cette époque, en particulier celle de Romain Rolland, prix Nobel de la littérature en 1915 auprès des autorités coloniales.
Dès lors, Nguyễn An Ninh devint non seulement un habitué de la prison mais un homme à abattre pour les autorités coloniales. Ayant pris conscience de l'impossibilité de réclamer auprès des autorités coloniales les droits élémentaires par des voies pacifiques, il ne tarda pas à s'engager secrètement dans une lutte armée. Il devint ainsi le leader du parti "Espoirs de la Jeunesse ( Ðảng Thanh Niên Cao Vọng )" ayant réussi à avoir plus de 7000 adhérents durant son existence et ayant pour but de redistribuer la terre aux pauvres paysans en 1927.
Sa renommée lui permit de se lier d'amitié avec les jeunes dirigeants des autres mouvements politiques, en particulier avec le trotskiste Tạ Thu Thâu, le journaliste Hồ Hữu Tường, le jeune avocat Trịnh Ðịnh Thảo, la jeune communiste Nguyễn Thị Minh Khai etc... |
|
Il était contacté à maintes reprises par les communistes et par les nationalistes de Nguyên Thái Học pour lui demander de rejoindre leur mouvement mais il prit le prétexte d'être surveillé étroitement par les autorités coloniales pour refuser avec courtoisie leur proposition. Plus proche des communistes dans les idées et la lutte, il sut montrer pourtant sa différence. Il ne cacha jamais qu'il avait toujours en lui les idées de Jean Jacques Rousseau et de Diderot. Il aima à être au dessus de toutes les mêlées et des rivalités politiques et se considéra avant tout comme un intellectuel vietnamien au service de la nation. Profitant de la confusion politique provoquée en France par la dissolution du parti communiste français par le président Edouard Daladier (25 Septembre 1939) et du manque de soutien que Nguyễn An Ninh avait eu jusque-là auprès des intellectuels français, les autorités coloniales ne tardèrent pas à mettre la main sur Nguyễn An Ninh et l'envoyer expéditivement au bagne de Poulo Condor en le taxant d'être le fauteur de troubles et l'instigateur des révoltes paysannes.
Très peu de vietnamiens osaient parler de ce bagne sans émoi. Il s'agit bien d'un archipel de 14 îlots situé à 180 km au large, accessible depuis Vũng Tàu (ex Cap Saint Jacques) en douze heures de bateau. Lors de son passage à la fin du XIIIe siècle, Marco Polo nota que l'île de Côn Son, la plus grande des 14 îles était inhabitée. L'archipel de Poulo Condor fut l'objet de litiges séculaires entre les Vietnamiens, les Khmers et les Malais. Il fut découvert un beau matin, le 28 Novembre 1861, par le lieutenant de la marine royale française de Napoléon III, Lespes Sébastien Nicolas Joachim. Il devint ainsi français durant l'époque coloniale et se distingua par ses célèbres pénitenciers. C'était un passage obligé pour ceux qui osaient parler de la politique sur cette terre des légendes durant la période coloniale. On trouva non seulement parmi les pensionnaires du bagne des communistes célèbres comme Phạm Văn Ðồng, Lê Duẫn,Tôn Ðức Thắng, Nguyễn Văn Tạo, mais aussi des nationalistes, des trotkistes et des partisans du "Grand Viêt-Nam ( Ðại Việt ) "..
Mais Nguyễn An Ninh resta le seul leader capable d'annihiler toutes les discussions houleuses entre ces protagonistes. Pour se détendre dans la cellule, Ninh composa beaucoup de poèmes mais le plus célèbre restait le suivant trouvé dans sa poche au moment de son enterrement par ses compagnons de prison:
Sống và chết
Sống mà vô dụng sống làm chi
Sống chẳng lương tâm, sống ích gì
Sống trái đạo người, người thêm tủi
Sống quên ơn nước , nước càng khi
Sống tai như điếc, lòng đâm thẹn
Sống mắt dường đui dạ thấy kỳ
Sống sao nên phải cho nên sống
Sống để muôn đời, sử tạc ghi...
..... ....
Chết được dựng hình tên chẳng mục
Chết đưa vào sử chữ không phai.
Chết đó, rõ ràng danh sống mãi
Chết đây, chỉ chết cái hình hài
Chết vì Tổ Quốc, đời khen ngợi
Chết cho hậu thế, đẹp tương lai
Vivre et Mourir
Vivre inutile, ce n'est plus la peine de vivre
Vivre sans conscience, ce n'est plus utile de vivre
Vivre immoral, on se sent plus pitoyable
Vivre sans patrie, on se sent plus méprisable
Vivre sourd aux cris d'injustice, on se sent éprouver de la honte intérieure
Vivre en aveugle, on se sent très gêné
Vivre comment pour se montrer digne de vivre
Vivre comment pour être mémorisé par l'histoire
Mourir c'est avoir une statue érigée et un nom qui ne se décompose pas avec le temps
Mourir c'est laisser dans l'histoire des lettres indélébiles.
Mourir de cette manière c'est faire vivre éternellement le nom
Mourir ici, c'est laisser mourir seulement son corps
Mourir pour la Patrie, c'est mériter de recevoir des louanges pour toujours
Mourir pour la postérité, c'est vouloir rendre radieux l'avenir.
|