Politique de rapprochement avec le Vietnam (Thaïlande)

Traqué comme une bête fauve et plongé dans l’abîme de tristesse, Nguyễn Ánh fut obligé de s’exiler à Bangkok, accompagné d’une trentaine de mandarins et d’environ 200 soldats pour une courte durée (de 1785 à 1787). Puis il fut rejoint plus tard par les 5000 soldats du général Nguyễn Huỳnh Đức. Selon le professeur vietnamien Bùi Quang Tùng (1), beaucoup de réfugiés préférèrent de rester en Thailande et de se marier avec les Siamoises. L’hospitalité que Rama 1er a réservée à Nguyễn Ánh servira de base plus tard au développement de la future relation entre les deux pays. Elle n’est pas étrangère à la conduite attentionnée de Nguyễn Ánh dans la recherche d’une solution adéquate pour gérer la double suzeraineté sur le Laos et sur le Cambodge avec les Thaïs. Selon le checheur vietnamien Nguyển Thế Anh, ces pays furent considérés à cette époque comme des enfants élevés ensemble par le Siam et le Vietnam, le premier s’arrogeant le titre du père et le second le titre de mère. Cette double dépendance est connue en langue thaïe sous le nom “song faifa”. Selon les sources siamoises, Nguyễn Ánh envoya 6 fois de Gia Định à Bangkok des arbres d’argent et d’or, signe d’allégeance entre 1788 et 1801. (2). Dans une lettre adressée à Rama 1er avant son retour à Gia Đinh, Nguyễn Ánh accepta d’être placé sous le protectorat du Siam au cas où il réussirait à rétablir son pouvoir. Le Đại Nam (ancien nom du Vietnam) accepta-t-il d’être un état de mandala? Il y a plusieurs raisons de réfuter cette hypothèse. D’abord le Đại Nam n’était pas sous l’influence du bouddhisme théravadà et n’avait pas non plus la culture indianisée comme cela a été avec le Cambodge et le Laos car le rôle religieux joue un rôle important dans le mandala défini par le chercheur O. Wolter. Le Siam tenta d’étendre jusqu’alors son influence et son emprise dans les régions où les Thaïs étaient plus ou moins implantés et où la culture indianisée était visible.

Ce n’est pas le cas du Vietnam. Chakri et son prédécesseur Taksin ont déjà échoué dans cette démarche en Cochinchine qui était pourtant une terre neuve car il y avait une colonnie vietnamienne importante de culture différente. La vassalité paraît improbable. On ne connait jamais la vérité mais on peut s’appuyer sur le fait que pour reconnaître les bienfaits du Ralma 1er, Nguyễn Ánh pourrait adopter ce comportement compréhensible qui n’était jamais incompatible à son tempérament et surtout à son esprit confucianiste dont l’ingratitude ne faisait pas partie. On trouve toujours en lui la reconnaissance et la gentillesse qu’on ne pourra pas réfuter plus tard avec Pigneau de Béhaine ayant consacré beaucoup d’effort pour le convaincre de se convertir au catholicisme. Sous son règne, il n’y avait pas la persécution des catholiques qu’on peut interpréter comme une reconnaissance envers Pigneau de Béhaine. De ce point de vue, on peut voir en lui le principe d’humanité (đạo làm người) en honorant à la fois la gratitude envers ceux qui l’avaient protégé durant les 25 années de vicissitudes et la vengeance envers ceux qui avaient tué tous ses proches et sa famille. (thù phải trả, nợ phải đền)

Au moment de son intronisation en 1803 à Huế, Nguyễn Ánh reçut une couronne offerte par le roi Rama 1er mais il la lui retourna tout de suite car il n’accepta pas d’être traité comme un roi vassal et de recevoir le titre que le roi siamois Rama 1er était habitué à accorder à ses vassaux. Ce comportement déjuge l’accusation qu’on a toujours sur Nguyễn Ánh.

Pour certains historiens vietnamiens, Nguyễn Ánh est un traître car il fait venir les étrangers et leur donne l’occasion d’occuper le Vietnam. On aime à coller l’expression vietnamienne “Đem rắn cắn gà nhà” (Introduire le serpent pour mordre le poulet de la maison) à Nguyễn Ánh. Il est injuste de le taxer de trahison car dans le contexte difficile où il était, il n’y a aucune raison de ne pas agir comme lui en tant que humain lorsqu’il était au gouffre du désespoir. Probablement l’expression suivante “Tương kế tựu kế ( Combiner un stratagème de circonstance) lui convient mieux bien qu’il y ait un risque de faire le jeu des étrangers. Il faut rappeler aussi que les Tây Sơn eurent l’occasion d’envoyer un émissaire auprès de Rama 1er en 1789 dans le but de neutraliser Nguyễn Ánh avec le stratagème ( Điệu hổ ly sơn ( Éloigner le tigre loin de la montagne) mais cette tentative fut vaine à cause du refus de Rama 1er. (3)

Etant intelligent, courageux et résigné à l’image du roi des Yue Gou Jian (Cẫu Tiển) de la période des Printemps et des Automnes (Xuân Thu), il devrait connaître les conséquences de son acte. Il y a non seulement Gia Long mais aussi des milliers de gens ayant accepté de le suivre et d’assumer cette lourde responsabilité de faire venir les étrangers dans le pays pour contrer les Tây Sơn. Sont-ils tous des traîtres? C’est une question épineuse à laquelle il est difficile de donner une réponse affirmative et une condamnation hâtive sans avoir au préalable le sens de l’équité et sans se laisser convaincre par des opinions partisanes lorsqu’on sait que Nguyễn Huệ reste toujours le héros le plus adulé par les Vietnamiens pour son génie militaire.

Déçu par le refus de Gia Long, Rama 1er, ne montra aucun signe de rancune mais il trouva la justification dans la différence culturelle. On trouve en Rama 1er non seulement la sagesse mais aussi la compréhension. Il voudrait traiter désormais d’égal à égal avec lui. Ce traitement égalitaire peut être interprété comme une relation bilatérale “privilégiée” entre l’aîné et le jeune dans le respect mutuel. Chacun d’eux devrait savoir qu’il avait besoin de l’autre même il s’agit d’une alliance de circonstance. Leurs pays étaient guettés respectivement par des ennemis redoutables qu’étaient la Birmanie et la Chine.

Leur relation privilégiée ne s’estompa pas au fil du temps du fait que Rama 1er tomba amoureux entre-temps de la soeur de Nguyễn Ánh. On ne sait pas ce qu’elle deviendrait (sa femme ou sa concubine). Par contre il y avait un poème d’amour que Rama 1er lui a dédié et qui continuait à se chanter encore dans les années 1970 durant la procession annuelle des barques royales.

Quant à Nguyễn Ánh ( ou Gia Long ), durant son règne, il évita d’affronter militairement la Thaïlande sur les problèmes épineux cambodgien et laotien. Avant sa mort, Gia Long ne cessa pas de rappeler à son successeur Minh Mạng de perpétuer cette relation d’amitié qu’il avait réussi à établir avec Rama 1er et de considérer le Siam comme un allié respectable dans la péninsule indochinoise (4). Cela se justifiera plus tard par le refus de Minh Mạng d’attaquer le Siam à la demande des Birmans.

Selon le chercheur Nguyễn Thế Anh, dans l’Asie du Sud Est continentale, sur une vingtaine de principautés importantes vers 1400, il ne restait que trois royaumes qui réussirent à s’imposer au début du XIXème siècle en tant que puissances régionales parmi lesquelles figuraient le Siam et le Đại Việt, l’un entamant la marche vers l’Est et l’autre vers le Sud au détriment des états hindouisés (Laos, Cambodge, Champa). Ce conflit d’intérêts s’intensifia de plus en plus à la disparition de Rama 1er et de Nguyễn Ánh.

Leurs successeurs ( Minh Mạng, Thiệu Trị du côté vietnamien et Rama III du côté siamois) furent empêtrés par le problème de succession des rois cambodgiens qui ne cessaient pas de se battre entre eux et de solliciter leur aide et leur protection. Ils furent guidés dès lors par la politique de colonialisme et d’annexion qui les amena à se confronter militairement 2 fois en 1833 et en 1841 sur les territoires cambodgien et vietnamien et à trouver à la fin de chaque confrontation un compromis d’entente en leur faveur et au détriment de leurs protégés respectifs. L’alliance de circonstance n’est plus prise en compte. La rivalité qui devenait de plus en plus visible entre les deux pays concurrents Đại Nam et Siam, éloigne désormais tout rapprochement et toute alliance possible. Même leur politique est tout à fait différente, l’un s’alignant sur le modèle chinois pour éviter tout contact avec les colonialistes occidentaux et l’autre sur le modèle japonais pour prôner l’ouverture des frontières.

La capitale khmère Phnom Penh fut occupée à une certaine époque par l’armée vietnamienne du général Trương Minh Giảng tandis que les régions de l’Ouest cambogien ( Siem Reap, Battambang, Sisophon) étaient aux mains des Thaïs. Selon l’historien français Philippe Conrad, le roi du Cambodge était considéré comme un simple gouverneur du roi de Siam. Les insignes royaux ( épée d’or, sceau de la couronne) étaient confisqués et détenus à Bangkok. L’arrivée des Français en Indochine mit fin à leur double suzeraineté sur le Cambodge et le Laos. Elle permit aux protégés cambodgien et laotien de récupérer une partie de leur territoire aux mains des Vietnamiens et des Thaïs. Le Đại Nam de l’empereur Tự Đức dut faire face aux autorités coloniales françaises qui avaient annexé les six provinces de Nam Bộ (Cochinchine). Grâce à la clairvoyance de leurs rois (en particulier celle de Chulalongkorn ou Rama V) , les Thaïs s’appuyant sur la politique de rivalité entre les Anglais et les Français, réussirent à garder leur indépendance au prix de leurs concessions territoriales (les territoires birmans et malais occupés rendus aux Anglais et les territoires laotien et khmer aux Français). Ils optèrent une politique étrangère flexible (chính sách cây sậy) comme le roseau qui s’adapte au gré du vent. Ce n’est pas un hasard de voir l’union sacrée des trois princes thaïs aux prémices de la nation thaïe en 1287 et la soumission face aux troupes sino-mongoles de Kubilai Khan.

C’est cette politique synthétique d’adaptation qui leur permet d’être à l’écart des guerres coloniales, de se ranger toujours du côté des vainqueurs et d’exister jusqu’à aujourd’hui en tant que nation florissante malgré leur émergence tardive ( datant du début du 14ème siècle ) dans l’Asie du Sud Est continentale

 


(1) Bùi Quang Tùng: Professeur, membre scientifique de EFEO. Auteur de plusieurs ouvrages sur le Vietnam.

(2) P.R.R.I, p. 113.

(3) Pool, Peter A.: The Vietnamese in Thailand, p 32, note 3.

Conflits larvés avec le Việtnam (Thaïlande)

Il y a des victoires et des défaites de chaque côté. En conduisant une armée de 20.000 hommes et une flotte, Taksin réussit à chasser après un siège de dix jours, Mo Shi-Lin (Mạc Tiên Tứ en vietnamien) le fils de Mạc Cửu) de Hà Tiên. C’est un allié chinois de poids des seigneurs Nguyễn et le protecteur du fils du dernier roi de la dynastie d’Ayutthaya, Chao Chuy (Chiêu Thúy). Celui-ci continue à être l’un des compétiteurs éventuels à la couronne et un sujet d’inquiétude journalière pour Taksin. À cause de ses revers militaires à Châu Đốc et dans la région de Sadec, Taksin fut obligé d’accepter le traité de paix offert par Mạc Thiên Tứ et d’abandonner Hà Tiên en ruines en échange du retour du prince Chiêu Thúy, de la remise en liberté de la fille de Mạc Thiên Tứ capturée au moment de la chute de Hà Tiên et du maintien sur le trône cambodgien un roi pro-Thaï de nom Ang Non. Dès son retour, Chiêu Thúy fut exécuté ainsi que son frère capturé au Cambodge. Quant au seigneur Nguyễn Phúc Thuần (connu plus tard sous le nom Duệ Tông ), mis en difficulté par la révolte des frères “Tây Sơn (Paysans de l’Ouest)”, il fut obligé de cautionner cet accord et de laisser temporairement aux Thaïs le champ libre dans leur politique d’expansion territoriale sur le Laos et le Cambodge. Mais le trêve fut de courte durée pour Mạc Thiên Tứ car entre-temps, il fut poursuivi par les Tây Sơn ayant réussi à prendre Gia Định (ou Saïgon) en 1776 et à capturer le seigneur Nguyễn Phúc Thuần à Cà Mau. Il dut trouver refuge avec sa famille et ses subordonnés auprès de Taksin à Thonburi (Thailande). Mais ce dernier, obsédé et habité par tant de soupçons et de méfiance, finit d’exécuter sa famille et ses subordonnés parmi lesquels figurait le prince Tôn Thất Xuân. Pour préserver sa dignité et son honneur, Mạc Thiên Tứ se suicida en septembre 1780 en avalant une rondelle d’or. La méfiance de Taksin est de plus en plus envahissante jusqu’au point où elle devient une maladie mentale accompagnée par un comportement paranoïaque et tyrannique.

Rạch Gầm- Xoài Mút

Tableau du Musée national de Saïgon

C’est l’un des traits communs des grands hommes politiques (Ts’ao Ts’ao ( Tào Tháo) des Trois Royaumes, Qin Shi Huang Di (Tần Thủy Hoàng) par exemple). C’est cette méfiance qui le pousse à emprisonner plus tard ses proches en particulier la famille de son gendre Chakri qui était en train de s’engager dans une campagne militaire au Cambodge contre les Vietnamiens du jeune prince Nguyễn Ánh. Chakri ( futur roi Rama 1er) fut obligé de pactiser avec les lieutenants de Nguyễn Ánh, Nguyễn Hữu Thùy et Hồ văn Lân. Ceux-ci lui envoyèrent un couteau, une épée et un drapeau en signe de leur soutien contre Taksin. Ayant réussi de rentrer à temps au moment où éclata un coup d’état renversant ce dernier, le général siamois Chaophraya Mahakasatsuk (ou Chakri) devint ainsi le roi Rama 1er et le fondateur de la dynastie Chakri. Son avènement permet de clore la dynastie de Thonburi et de la remplacer par la nouvelle dynastie avec le transfert de la capitale à Bangkok. C’est ici que le roi Rama 1er tenta de restaurer le style Ayutthaya à travers son palais royal (Bangkok). L’installation de la nouvelle capitale ne correspond pas à un renouvellement de l’art siamois. Rama 1er s’intéressa à poursuivre l’oeuvre inachevée de Taksin le Grand dans la marche vers l’Est. Il n’hésita pas à monter une expédition militaire pour aider le prince héritier Nguyễn Ánh dans sa lutte contre les Tây Sơn. Malheureusement, cette expédition vietnamo-siamoise fut écrasée en 1783 dans les arroyos Rạch Gầm- Xoài Mút de la province Tiền Giang d’aujourd’hui par le roi stratège Nguyễn Huệ. De l’armée siamoise constituée d’au moins de 50.000 hommes et de 300 jonques au départ, il ne restait que 2000 hommes ayant réussi de passer par le Cambodge pour rentrer en Thailande.

Profitant de la méconnaissance géographique du terrain (đia lợi) et de la sous-évaluation militaire des ennemis, Nguyễn Huệ évita l’engagement frontal à Sadec et réussit à faire échouer très vite l’invasion siamoise dans les arroyos proches de Mỹ Tho. Nguyễn Huệ avait besoin d’une victoire éclair car il savait que les Trịnh au Nord Vietnam pouvaient profiter de cette occasion pour envahir Qui Nhơn dans le centre du Vietnam.


Bibliographie

Pool, Peter A.: The Vietnamese in Thailand, Cornell University Press. 1970. 180pp

The diplomatic worldviews of Siam and Vietnam in the pre-colonial period (1780s – 1850s). Morragotwong Phumplab, National university of Singapore, 2011.

Đại Nam Thực Lục (7 fascicules).

 

Royaume d’Ayutthaya (Vương quốc Ayutthaya)

Le royaume de Sukhothai ne survécut pas après la disparition du grand roi Rama Khamheng car ses successeurs Lo Tai (1318-1347) et Lu Tai (1347-1368), accaparés par la foi religieuse négligeaient de veiller sur leurs vassaux parmi lesquels il y avait un prince brave et énergique d’U Thong (*) connu pour ses ambitions territoriales. Celui-ci n’hésita pas à soumettre Lu Tai de Sukhothai. Il devint ainsi le fondateur de la nouvelle dynastie en prenant Ayutthaya située dans la basse vallée du Ménam Chao Praya pour capitale. Il prit le titre de Ramathibodi 1er (ou Rama le Grand) (ou Ramadhipati). Son royaume n’était pas unifié au sens strict du terme mais il était en quelque sorte un mandala(**). Le roi était au centre de plusieurs cercles concentriques du système mandala. Le cercle le plus lointain était constitué de principautés autonomes (ou muäng ) gouvernées chacune par un membre de la famille royale tandis que le cercle le plus proche était aux mains des gouverneurs nommés par le roi. Un édit datant de 1468 ou 1469 rapporta qu’il y avait 20 rois vassaux rendant hommage au roi d’Ayutthaya.

พระนครศรีอยุธยา


©Đặng Anh Tuấn

(*) U Thong: district situé dans la province de Suphanburi. C’est le royaume de Dvaravati que les Chinois ont désigné souvent sous le nom de T’o Lo po ti. C’est ici que le moine chinois célèbre Huan Tsang (Huyền Trang) était de passage lors de son voyage en Inde pour ramener des textes originaux bouddhiques.

(**) Terme mandala employé par WOLTERS,O.W.1999. History, Culture and Religion in Southeast Asian Perspectives. Revised Edition, Ithaca, Cornell university and the Institute of Southeast Asian Studies. pp 16-28.


Malgré cela, son emprise et son autorité étaient relatives sur des principautés éloignées pouvant afficher à tout moment leur indépendance et leur prétention avec leurs chefs charismatiques. Son rôle religieux (dharmarâja) servit de contrepoids à la rivalité potentielle de ces rois vassaux. C’est pourquoi le royaume d’Ayutthaya connut souvent des guerres de succession et des luttes internes durant son existence.

A son apogée, le royaume d’Ayutthaya occupa à peu près le territoire de la Thailande d’aujourd’hui amputé du royaume tampon de Lanna (dont la capitale était Chiangmai ) et d’une partie de l’Est en Birmanie. Selon le chercheur Nguyễn Thế Anh, ce type de configuration politique se retrouva aussi pour un certain temps au début du XIème siècle au Vietnam mais il disparut au profit de la la centralisation du pouvoir dans la capitale au moment du transfert de cette dernière à Thăng Long (Hànội) sous le règne de Lý Thái Tổ (Lý Công Uẩn).

Selon l’historien thaïlandais Charnvit Kasetsiri, ce prince d’U Thong était issu d’une famille chinoise. Grâce à l’alliance matrimoniale avec le roi de Lopburi, il réussit à s’imposer pour succéder à ce dernier. Dès lors, Ayutthaya devint le centre du pouvoir politique siamois jusqu’à sa destruction par les Birmans du roi Hsinbyushin en 1767. Expansionniste, Ramathibodi ne tarda pas à prendre Angkor en 1353. Cela se renouvela encore deux fois avec Ramesuen (le fils du roi Ramathibodi) en 1393 et avec Borommaracha II en 1431. Les Khmers furent obligés de transférer leur capitale à Phnom Penh avec le roi khmer Ponheat Yat. Malgré leur mise à sac d’Angkor, les rois d’Ayathuya continuèrent à se poser volontiers en héritiers des rois de l’empire angkorien. Ils reprirent à leur compte non seulement l’organisation de la cour et la titulature des vaincus mais aussi leurs danseuses et leurs parures. Le retour à la tradition de la monarchie angkorienne était manifeste. Le roi devint en quelque sorte un dieu vivant dont l’apparition publique était rare. Ses sujets ne pouvaient plus le regarder en face sauf ses proches familiaux. Ils devaient lui adresser la parole dans un langage spécifique employé pour la royauté. Doté d’un pouvoir divin, le roi pouvait décider du sort de ses sujets. C’est sous le règne de Ramathibodi qu’une série de réformes fut entamée. Il fit venir les membres de la communauté monastique cinghalaise dans le but d’établir un nouvel ordre religieux. En 1360, le bouddhisme theravadà devint la religion officielle du royaume. Un code juridique incorporant la coutume thaïe et basé sur le Dharmaśāstra hindou fut adopté. Quant à l’art d’Ayutthaya, il évolua au début sous l’influence de l’art de Sukhothai. Puis il continua à trouver son inspiration dans le domaine de la sculpture avant de retourner aux modèles khmers au moment où le roi Trailokanatha succéda à son père sur le trône en 1448. Bref, on trouve dans le style d’Ayutthaya un mélange du style de Sukhothai et du style khmer.

Etant décrite par l’abbé de Choisy, membre d’une délégation française envoyée en 1685 par le roi Louis XIV auprès du roi siamois Narai comme une ville cosmopolite et merveilleuse, Ayutthaya devint très vite la proie des convoitises birmanes à cause de sa richesse et de sa grandeur. Malgré la signification du nom porté en sanscrit ( “forteresse imprenable”), elle fut pillée et dévastée par les Birmans du roi de Toungoo Bayinnaung en 1569. Puis elle fut mise à sac de nouveau par les Birmans du roi Hsinbyushin en 1767. Les Birmans profitèrent de cette occasion pour faire fondre l’or qui recouvrait les statues de bouddha mais ils délaissèrent un autre bouddha en stuc dans l’un des temples de la capitale. Pourtant se trouve sous le stuc, la statue en or massif. Il s’agit bien d’un stratagème employé par les moines siamois pour dissimuler le trésor au moment où les Birmans assiégeaient la capitale. Ce bouddha doré est actuellement dans le Wat Traimit situé au coeur du quartier chinois à Bangkok.

Après la destruction de la capitale Ayutthaya, les Birmans se retirèrent en emmenant non seulement les butins et les prisionniers (60.000 siamois au moins ) mais aussi le roi d’Ayutthaya et sa famille. Dès lors, le royaume d’Ayutthaya fut démembré complètement avec l’apparition de plusieurs seigneurs locaux. Sa capitale n’était plus le centre de pouvoir politique. Selon l’anthropologue américain Charles Keyes, Ayutthaya ne recevait plus les influences cosmiques nécessaires à sa pérennité. Sa raison d’être n’est plus justifiée. Elle sera bientôt remplacée par la nouvelle capitale Thonburi, tout proche de Bangkok, accessible par la mer (en cas de l’invasion birmane ) et fondée par le gouverneur de la province Tak de nom Sin. C’est pourquoi on est habitué à l’appeler Taksin (ou Trịnh Quốc Anh en vietnamien) ou Taksin le Grand dans l’histoire de la Thailande.

Etant d’origine chinoise Teo chiu (Tiều Châu), celui-ci réussit à s’imposer comme l’unificateur et le libérateur de la Thailande après avoir éliminé tous les prétendants et vaincu les Birmans à Ayutthaya après deux jours de combats acharnés. Son règne ne dura que 15 ans (1767-1782) . Pourtant c’est sous son règne que la Thailande retrouva non seulement l’indépendance mais aussi la prospérité. Elle devint aussi l’un des états puissants de l’Asie du Sud Est en réussissant à libérer définitivement le royaume concurrent de Lanna (Chiang Mai) du joug birman en 1774 et en étendant son influence et sa vassalité sur le Laos et sur le Cambodge par des expéditions militaires. Elle commença à s’intéresser à la position stratégique que joua au début du 18ème siècle la principauté de Hà Tiên gouvernée par un Chinois cantonais Mac King Kiou (ou Mạc Cửu en vietnamien), hostile à la nouvelle dynastie des Qing (Mandchous) dans le golfe de Siam. Elle caressa toujours l’idée de monopoliser et de contrôler le commerce dans le golfe de Siam.

C’est au Laos que les Thaïs dirigés par le général Chakri ( futur roi Rama 1er) ont pris le Bouddha d’éméraude aux Laotiens et l’ont ramené à Thonburi en 1779 avant de l’installer définitivement au palais royal de Bangkok. Ce Bouddha devient ainsi le protecteur de la dynastie Chakri et le garant de la prospérité de la Thaïlande.

Etant morcelé en trois entités: le royaume de Vientiane, le royaume de Luang Prabang et le royaume de Champassak après la mort d’un grand roi du Laos, Surinyavongsa, le Laos tomba provisoirement sous le joug thailandais. Par contre, au Cambodge, profitant des dissensions internes liées à la succession du trône et ayant toujours la politique expansionniste vers l’est dans le but de contrôler complètement le golfe de Siam, les Thaïs n’hésistèrent pas à entrer en conflit armé avec les Vietnamiens des seigneurs Nguyễn ayant jusqu’alors un droit de regard sur le Cambodge qui avait accordé aux Vietnamiens des facilités d’installation dans son territoire (Cochinchine) avec le roi Prea Chey Chetta II en 1618.

Bibliographie:

Cổ sử cá quốc gia Ấn Độ hóa ở Viễn Đông. G. E. Coedès. Nhà xuất bản Thế Giới 2011.

La féodalité en Asie du Sud Est, Nguyễn Thế Anh. Paris, PUF,1998, pp. 683-714

La conquête de la Cochinchine par les Nguyễn et le rôle des émigrés chinois. Paul Boudet. BEFEO, Tome 42, 1942, pp 115-132

Contribution à l’étude des colonies vietnamiennes en Thailande. Bùi Quang Tung

Guerres et paix en Asie du Sud Est. Nguyễn Thế Anh- Alain Forest. Collection Recherches asiatiques dirigées par A. Forest. Editeur L’Harmattan.

Thailand and the Southeast Asian networks of the Vietnamese Revolution,1885-1954. Christpher E. Goscha

Naissance de la nation (Thaïlande)

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Selon les inscriptions historiques thaï trouvées au Vietnam, il y a trois vagues importantes de migration entamées par les Thaïs de Yunnan dans le Nord-Ouest du Vietnam durant les 9ème et 11ème siècles . Cela correspond exactement à la période où le royaume de Nanzhao fut annexé par le royaume de Dali anéanti à son tour 3 siècles plus tard par les Mongols de Kubilai Khan en Chine. Lors cette infiltration, les proto-Thaïs se divisèrent en plusieurs groupes: les Thaïs du Vietnam, les Thaïs en Birmanie (ou Shans), les Thaïs au Laos (ou Ai Lao) et les Thaïs dans le nord de la Thaïlande. Chacun de ces groupes commence à épouser la religion de ces pays hôtes. Les Thaïs du Vietnam n’ont pas la même religion que ceux des autres territoires. Ils continuent à garder l’animisme (vạn vật hữu linh) ou le totémisme.

Ce n’est le cas des Thaïs vivant dans le nord de la Thailande, la haute Birmanie, le Laos qui furent occupées à cette époque par des royaumes môn-khmer indianisés et bouddhistes theravàda (empire angkorien, royaumes môn Dvaravati, Haripunchai, Lavo etc ..) après la dislocation du royaume du Founan (Phù Nam) indianisé. Les Môn jouèrent un rôle important dans la transmission du bouddhisme theravàda provenant de la tradition cinghalaise auprès des nouveaux venus thaïs.

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Thaïlande (Organisation sociale et politique des Thaïs)

English version
 

 
On peut dire qu’aux deux composantes principales de la religion des Thaïs (culte aux génies (Phra) et aux esprits (Phi) et bouddhisme du Petit Véhicule) s’ajoute l’hindouisme. Celui-ci joue un rôle très important en Asie du Sud est asiatique avant que le bouddhisme theravadà réussisse à s’imposer et à embrasser la Birmanie, la Thaïlande, le Laos et le Cambodge.

Il y a autant de génies que d’esprits malveillants dans le panthéon thaï. Cette croyance animiste n’est pas incompatible avec le bouddhisme theravàda car les Thaïs placent les divinités protectrices (les phra) au niveau intermédiaire entre les hommes et les dieux hindous liés étroitement au bouddhisme theravadà. Ils sont en quelque sorte les serviteurs de Bouddha. Le bouddhisme tolère les rites locaux. C’est pourquoi on trouve souvent un petit temple soigneusement entretenu et dédié à Brahma aux quatre visages (Thần Bốn Mặt) aux alentours des bâtiments importants thaïlandais dans le but de permettre à cette divinité d’éloigner les esprits malveillants et de protéger ces lieux. D’autres divinités ne sont pas passées inaperçues dans les endroits publics (pagodes, aéroports, palais royal etc… )

Etant venus tardivement dans ces pays hôtes, les Thaïs devaient assumer au début tous les métiers “ingrats”. Comme leur peau était basanée, les Khmers les appelaient par le nom Syàma (Xiêm La), un mot sankscrit qui signifie “bronzé”. C’est sous ce nom qu’ils furent mentionnés vers 1050 dans l’une des inscriptions chames de Po Nagar (Nha Trang) comme des prisonniers de guerre lors de la confrontation entre les Chams et les Khmers de l’empire angkorien. Ils étaient apparus aussi comme des éclaireurs hardis, des mercenaires de l’armée de l’empire angkorien dont la présence a été rapportée dans l’un des bas-reliefs d’Angkor-Vat. Selon l’archéologue français Bernard Groslier, ils n’étaient que des montagnards turbulents, sans écriture et sans religion. Ils n’avaient aucune chance d’ébranler même les postes frontières de l’empire khmer et des royaumes môn de culture Dvaravati.

Ce n’est pas le cas des Vietnamiens qui commencèrent à bousculer à la même époque le Champa car selon Bernard Groslier, ces derniers constituant déjà une nation remarquablement équipée par la civilisation chinoise durant la longue domination, pouvaient entamer la lutte à armes et à chances égales avec les Chams. Les Thaïs devaient attendre au moins deux siècles pour assimiler les leçons de leurs maîtres avant de pouvoir les remplacer et les surpasser par la suite. En venant du nord et en contact fréquent avec la culture Dvaravati, ils se convertirent très vite au bouddhisme Theravàda (ou Petit Véhicule) ou (Phật Giáo Nguyên Thủy en vietnamien) mais ils continuèrent à garder leur structure sociale organisée en de puissantes chefferies féodales (ou mường).

Pour les Thaïs, la Thaîlande est considérée toujours comme la grande et la puissante chefferie (Mueang des Thaïs libres ou Mường của các người Thái tự do). Même le paradis est organisé en chefferies administrées par des divinités (ou les Devata). C’est ce qui a été rapporté par les Thaïs du Vietnam. Cela concorde avec la remarque d’Alfred Raquez sur la pratique courante des Siamois dans le regroupement de leurs prisonniers en chefferie:

Les Siamois ne semaient pas leurs prisonniers à travers le royaume. Ils les laissaient au contraire groupés, formant des khong à la tête desquels ils plaçaient des chefs de même origine ou naïkhong. Ceux-ci, magistrats suprêmes, réglaient toutes les affaires de la communauté et se trouvaient presque seuls en rapport direct avec les autorités du pays.

La chefferie est à la base de l’organisation sociale, religieuse et politique des Thaïs. Les chefferies sont considérées petites (mường nhỏ) ou grandes (mường lớn) en fonction de leur taille et de leur importance. Cela correspond respectivement à ce qu’on a en France avec le district ou la province. Mais il y a toujours une chefferie centrale (mường luông) vers laquelle convergent les autres chefferies. C’est ce qu’on observe dans l’organisation des chefferies thaïes au Vietnam. Chaque chefferie est dirigée par un chef ou un seigneur issu de l’aristocratie locale ayant en plus un rôle religieux important. C’est lui qui est chargé d’assumer le culte de l’esprit du sol. C’est pourquoi il a une prééminence sur les villageois. Ceux-ci lui doivent non seulement le service armé en cas d’une guerre mais aussi la corvée. Chaque chefferie a ses propres coutumes. Son organisation administrative et militaire ressemble à celle des Mongols qui permet de distinguer les nobles et les guerriers avec le reste (les roitelets et les paysans serfs). Chacun a son grade ou son rang dans un système nommé sakdina (sakdi signifiant pouvoir et na rizière). Supposons que chaque paysan possède 25 rai (quantité de terre équivalente à 1600 m2 ou rẫy en vietnamien ). Un patron de grade 400 en sakdina peut avoir 16 paysans sous ses ordres car 16= 400/25. Quant à un noble ou un seigneur, il peut avoir 400 personnes sous ses ordres si son grade s’élève à 10000 dans le système  sakdina. (400=10000/25). Bref, en fonction de son grade, il peut disposer d’un certain nombre de gens pour le système de corvées civiles et militaires.

Chaque chefferie est constituée de plusieurs hameaux (ou thôn en vietnamien) gérés chacun par un conseil de notables et ayant 40 ou 50 maisons excepté certain pouvant atteindre jusqu’à 100 maisons. Analogues aux Vietnamiens, les Thaïs installent d’une manière générale leur hameau et leur chefferie dans les plaines alluviales (celle de Chao Praya par exemple ) et les régions ayant des cours d’eau importants et propices à la culture du riz inondé, au transport et à l’interconnexion des routes pour faciliter l’échange avec les autres chefferies thaïes.

Art de Sukhothaï (Nghệ thuật Sukhothaï)

 

 

Version vietnamienne

English version

Avec le premier grand royaume thaï Sukhothai, on voit naître une nouvelle civilisation qui savait tirer profit de la culture indigène sous l’élan d’une personnalité exceptionnelle et aussi marquante qu’était le roi Rama Khamheng. Pour Georges Coedès, les Thaïs étaient de remarquables assimilateurs. Au lieu de détruire tout ce qui appartenait aux anciens maîtres (Môn-Khmers) comme le firent les Vietnamiens lors de la conquête du Champa, les Thaïlandais tentèrent de se l’approprier et de retrouver les thèmes dans les vieux répertoires môn-khmers pour créer un nouveau style propre et particulier en laissant transparaître les traditions locales dans l’architecture (les chedis) et la statuaire (les Bouddhas). Le Mahàyàna fut abandonné désormais en faveur du bouddhisme du Theravàdà auquel était consacrée entièrement l’esthétique thaïlandaise. Celle-ci tira évidemment ses formules iconographiques et plastiques de l’art khmer et de celui du Dvaravati (Môn).

L’éclosion de l’art de Sukhothaï témoigne d’une volonté d’innovation et d’une vitalité remarquable malgré certaines influences cinghalaises, birmanes et khmères. C’est ce qu’on voit dans la grande création de l’iconographie des Bouddhas. Ceux-ci représentés sous la forme humaine étaient sculptés selon des règles très précises que les artistes thaïlandais devaient respecter minutieusement. Selon Bernard Groslier, il y a un peu d’exagération dans la beauté de ces oeuvres afin de pouvoir accentuer la stylisation et montrer l’originalité d’une société nouvelle et dynamique. L’allongement démesuré trouvé dans les bras et les oreilles et la déformation excessive du chignon supérieur rappellent bien le manque du réalisme.

Malgré cela, la sculpture bouddhique de Sukhothai témoigne incontestablement d’un art entièrement original et d’une période où la nation thaïlandaise avait besoin d’une identité culturelle et religieuse et d’une personnalité propre illustrée par l’exemple trouvé dans la création du Bouddha marchant. Sa forme gracieuse  ne peut pas passer inaperçue et  réussit à pénétrer les Thaïlandais. Une fluidité est trouvée dans le mouvement de ce Bouddha. Son allure est à la fois légère et sereine. Sa tête en forme d’ovale, ses sourcils arqués en demi cercle parfait et prolongés par un nez aquilin et long, sa chevelure en bouclette  surmontée d’une longue flamme (unîsa)(tradition cinghalaise), sa bouche entourée par une double ligne (tradition khmère), ses vêtements collés au corps sont les traits caractéristiques de l’art bouddhique de  Sukhothaï.

Sous le règne de Rama Khamheng (ou Rama le Brave), une nouvelle société se forma à partir de l’héritage môn-khmer. Cette société trouva son modèle administratif et social auprès des Mongols. L’écriture thaïe fut créée et basée sur la cursive khmère qui trouvait sa lointaine origine dans l’Inde méridional. Le bouddhisme theravàda fut adopté comme la religion d’état. Malgré cela, l’animisme continua à se perpétuer comme en a témoigné le culte de l’esprit du sol évoqué par Rama Khamheng. Celui-ci installa sur une colline près de Sukhothai un autel dédié à un esprit nommé Phra Khapung Phi, supérieur à tous les autres esprits pour assurer la prospérité du royaume. Cela lui revint la charge d’honorer ce culte tous les ans. C’est aussi cet état d’esprit qu’on a vu encore au début du XXème siècle au Vietnam avec la cérémonie rituelle de Nam Giao (Huế) célébrée par l’empereur car étant le fils du Ciel, il était censé de demander chaque année la protection et la bénédiction du Ciel pour le pays. (idem en Chine avec le temple du Ciel (Thiên Đàn) à Pékin).

On n’est pas étonné de trouver encore de nos jours cette tradition, cette idée de l’esprit supérieur dans le Bouddha d’Eméraude (ou Phra Keo Morakot), palladium de la Thaïlande et protecteur de la dynastie de Chakri dans la chapelle du palais royal à Bangkok. Pour Bernard Groslier, le parallélisme n’est pas gratuit: les Thaï appartiennent au monde primitif de la pensée chinoise. On se pose des questions à cette comparaison car on ne peut pas ignorer qu’analogues à des Vietnamiens, les Thaï faisaient partie du groupe Cent Yue dont la plupart des ethnies étaient des animistes et appartenaient au monde agricole. Ils étaient habitués à honorer le culte des génies du sol, de l’agriculture ou du village avant d’être sous la coupe de l’influence chinoise. Rama Khamheng réussît à nouer des relations diplomatiques avec la Chine de Koubilai Khan. Il favorisa la venue et l’installation des artisans chinois dans la capitale. Avec leur savoir-faire, le royaume de Sukhothai ne tarda pas à être connu avec ses fameuses céramiques de Sawankhalok.

 

 

Royaume de Sukhothaï (Vương Quốc Sukhothaï)

English version

En Thaïlande, sur la frange nord du bassin du Ménam, deux princes thaïs de nom Po Khun Bangklanghao and Po Khun Phameung réussirent à libérer Sukhothai de l’emprise des Môn et des Khmers en 1239. Po Khun Bangklanghao devint ainsi le premier roi du royaume thaï indépendant Sukhothai dont le nom signifie “l’aube du bonheur”. Mais c’est plutôt à son fils Rama Khamheng la grande tâche d’agrandir le royaume thaï en conquérant non seulement le nord de la Malaisie jusqu’à Ligor (ou Nakhon Si Thammarat) mais aussi des possessions khmères du côté de Luang Prabang (Laos). En même temps dans le nord de la Thaïlande, après l’annexion de Haripunjaya en 1292, un autre prince thaï allié de nom Mengrai, fonda son royaume Lannathai (royaume du million de rizières) en prenant Chiang Mai pour capitale. Rama Khamheng et Mengrai, deux princes thaïs se partagèrent désormais la domination, l’un dans le centre et l’autre dans le nord de la Thaïlande. D’autres petits royaumes thaïs furent crées à Phayao et à Xiang Dong Xiang Thong (Luang Prabang) au Laos. En Birmanie, le royaume de Pagan n’arriva pas à résister à l’invasion des Mongols. Les Thaïs de Birmanie (ou les Shan) profitèrent de cette opportunité pour démembrer le royaume en plusieurs états shan.

 

 

Nguyễn Huy Thiệp (Version Française)

English version
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Cantonné jusqu’en 1986 dans le travail de dessin des illustrations pour manuels scolaires dans un bureau des Editions de l’Education à Hà-Nội, Nguyễn Huy Thiệp, profitant de la nouvelle politique d’ouverture connue sous le nom ” Ðỗi Mới “( Renouveau ) lors du 6ème congrès du parti communiste vietnamien, publia en Janvier 1987 son premier recueil intitulé “Les vents de Hứa Tát” paru dans le journal prestigieux de l’Association des écrivains nationaux “Littérature et Art”.

Son succès ne tarda pas. Mais il le dut surtout à son recueil intitulé “La retraite du général” quand celui-ci parut en Juin 1987. Cela provoqua non seulement un séisme dans l’opinion publique vietnamienne mais aussi un espoir de voir drainer dans son sillage une nouvelle génération de jeunes écrivains sans compromission et ayant un esprit d’indépendance et de critique qui semble être quasi inexistant jusqu’alors dans la littérature vietnamienne.·


. Un général à la retraite
· Le coeur du tigre
· La vengeance du loup
· Les démons vivent parmi nous.
· Conte d’amour. Un soir de pluie
· L’or et le feu
· Mon oncle Hoat
· A nos vingt ans

licorneGrâce à ses recueils de nouvelles, Nguyễn Huy Thiệp devint du jour au lendemain la figure de proue de la littérature vietnamienne. Ses lecteurs y compris ceux de la diaspora retrouvèrent en lui non seulement le talent d’un écrivain mais aussi l’audace de briser le tabou et le non-dit entretenus jusqu’alors par les coutumes et par un système tombé en désuétude. On le considère actuellement comme le plus grand écrivain vietnamien. Avec son style très sobre, il arrive à sensibiliser facilement le lecteur car il sait se servir des métaphores et des allusions avec son langage cru pour décrire la réalité d’aujourd’hui du Viêt-Nam, celle de toutes les aliénations formant actuellement le tissu social du pays.

En sélectionnant des situations et des héros types dans ses nouvelles et ses contes, il nous fait découvrir avec effroi toutes les contradictions de la société vietnamienne, toutes les vérités insupportables, le gangrène du Mal, l’effondrement des valeurs morales d’une société. Il ose déballer sur la place publique la débâcle d’un système, fouailler la chair sociale avec son humour noir et son réalisme glacial. Il arrive à nous montrer toutes les facettes de la société à travers ses textes brefs et dépouillés avec le talent d’un conteur et celui d’un écrivain en rupture totale avec la génération des écrivains compromis avec le régime. S’il arrive à construire ses nouvelles avec une facilité étonnante, cela est dû en grande partie à sa jeunesse qu’il a vécue dans le milieu rural avec sa mère et à sa formation d’historien qu’il a suivie à Hà Nội dans l’université de Pédagogie à partir de 1970. L’oeuvre de l’historien chinois Si Ma Qian (Tư Mã Thiên) a influé énormément sur ses recueils, en particulier sur son style. Il a déclaré un jour en 1990 au journal français Libération: Je ne crois pas qu’on puisse écrire quand on est déraciné. Il a préféré rester au Viêt-Nam dans le but de pouvoir écrire ses recueils, de relever le constat d’un système et d’exprimer la colère et l’exil intérieur d’un être broyé par des années de boue, de guerre et de privations. Bien qu’il ne fasse jamais de politique, il est toujours suspect aux yeux des autorités vietnamiennes car sa parole libre fait trembler les appareils de l’état et il incarne l’expression symbolique de l’état d’âme de tout un peuple à la quête d’un trésor perdu et volé.

Tous ceux qui ont pris sa défense en particulier le directeur de la revue Văn Nghệ ont été limogés. On n’a pas hésité à lancer dans le passé une campagne de dénigrement dans la presse officielle. On lui reprocha la publication de la trilogie à argument historique qui portait atteinte au héros national Quang Trung à travers l’oeuvre “Dignité”. Malgré la censure, les menaces et les intimidations, les journaux courageux continuent à publier aujourd’hui ses recueils dont certains sont déjà parus en français aux éditions de l’Aube.

Les héros de ses recueils sont des êtres aliénés sexuellement, moralement et socialement. Ce sont des gens ordinaires que les aléas de la vie et le système précipitent dans la perversion, l’humiliation, l’abus, la folie et le profit. Dans “Il n’y a pas de roi”, le vieux Kiên préfère reluquer en douce sur les jeunes femmes à poil, en particulier sa bru Sinh car à cause de ses 5 enfants qu’il est obligé de nourrir et d’élever, il n’a pas le moyen de se remarier, ce qu’il dit à son fils Ðoai lorsque ce dernier l’a critiqué ouvertement. C’est choquant de voir mourir d’une crise cardiaque dans “La terre oubliée” un homme âgé de 80 ans, Panh qui a tenté d’abattre un arbre pour relever le défi et pour pouvoir épouser une jeune fille de 14 ans qu’il a connue lors de son passage à Yên Châu. Dans ” Un général à la retraite”, son héros, le général retraité Thuận ne sait pas retenir sa parole en osant parler devant son supérieur des trois activités formant le modèle économique indispensable dans le système actuel: le jardinage, l’élevage des poissons et des animaux domestiques. Il expie une faute dont il n’a pas su se préserver. Il préfère une mort honorable à la vie ignominieuse. On l’a enterré avec tous les honneurs militaires. C’est un grand homme. Il est mort pour la patrie au cours d’une mission, ce que le général Chương a dit à son fils. On voit se développer à toutes les couches de la société et à tous les niveaux le profit et le copinage. A chaque pays, ses coutumes, ce qu’a dit Mr Thuyết à ses employés scieurs dans la nouvelle “les scieurs de long”. De même, la bru du général Thuận, profitant de son rôle médecin, chargé des avortements et des curetages, récupère les foetus abandonnés qu’elle ramène à la maison tous les soirs dans une bouteille Thermos pour les faire cuire et pour nourrir les cochons et les chiens bergers constituant actuellement une ressource financière non négligeable pour une famille vietnamienne.

Nguyễn Huy Thiệp continue à croquer rageusement le Viêtnam avec ses recueils et ses contes. Comme les gens du Viêtnam, il essaie de trouver une solution à ses besoins quotidiens et de donner surtout un sens, une signification à son existence comme son héros Mr Quý dans “Nostalgie de la Campagne (Thương Nhớ Ðồng Quê)”: Être intellectuel c’est être capable de donner un sens à la vie qu’on mène. Malgré un héritage amer, il se contente d’avoir néanmoins sa consolation à travers ses récits et ses contes.

Mais pour combien de temps encore?

C’est une question à laquelle personne n’est capable de répondre.

Seul l’avenir politique du Viêtnam nous le dira. 

Groupe littéraire indépendant (Tự lực văn đoàn)

 
English version

  • Hoàng Đạo
  • Thế Lữ
  • Thạch Lam
  • Xuân Diệu
  • Tú Mỡ
  • Trần Tiêu etc…

tulucvandoan

Titres des romans connus

Hồn Bướm Mơ Tiên (1933)
Nữa Chừng Xuân (1934)
Ðoạn Tuyệt (1935)
Trống Mái (1936)
Lạnh Lùng (1937)
Tiêu Sơn Tráng sĩ (1937)
Thoát Ly (1938)
Tắt đèn (1939)
Bướm Trắng (1941)

Articles trouvés sur le Net
Anh phải sống (1937)

Tiểu sữ Tự Lực Văn Đoàn 1930-1945

Il est regrettable de ne pas voir figurer les noms de Nhất Linh et Khái Hưng dans les programmes d’enseignement d’aujourd’hui ou dans les anthologies publiées récemment en langues étrangères au Viêtnam. Pourtant, ce sont les deux meilleurs romanciers vietnamiens à l’aube du XXème siècle.

On continue à chercher et à s’arracher les rares rééditions parues au Sud-Vietnam d’avant 1975. Malgré leurs thèmes choisis portant d’une manière générale sur l’amour, sur les contorsions sentimentales, sur les drames de la bourgeoisie latifundiaire etc.. à l’époque coloniale, ils continuent à bénéficier pourtant de l’admiration unanime de la jeunesse vietnamienne d’aujourd’hui, en particulier de celle des jeunes Vietnamiens vivant à l’étranger car leurs écrits sont porteurs non seulement d’une culture plus ou moins occidentalisée mais aussi d’un romantisme purement vietnamien. Ils ont réussi à apporter à leurs oeuvres un style novateur, à utiliser un vocabulaire simple débarrassé de tous les mots sino-vietnamiens perçus par les jeunes vietnamiens comme des mots savants, à aborder des thèmes susceptibles d’avoir l’adhésion de la jeunesse: l’amour-sacrifice, l’amour impossible, le vague à l’âme etc.. avec un regard à la fois cornélien et romantique à la manière d’Alfred Musset.

“Hồn Bướm Mơ Tiên” (ou Ame de papillon dans un rêve d’immortalité”,”Nữa Chừng Xuân” (ou A mi-printemps)” “Ðoạn Tuyệt ( ou La Rupture )”, “Anh phải sống ( ou Tu Dois Vivre )” etc … continuent à être les best-sellers préférés par la jeunesse vietnamienne d’aujourd’hui. Il n’est pas étonnant de trouver que le thème du sacrifice abordé, il y a eu une cinquantaine d’années, par Khái Hưng dans son oeuvre, est repris récemment par le jeune romancier talentueux “Nguyễn Huy Thiệp” dans son roman Chảy đi sông ơi (ou Coule, coule ô fleuve) malgré un contexte politique tout à fait différent.

On trouve non seulement dans leurs écrits la modernité au niveau d’emploi des propositions, d’adverbes, d’indicateurs de temps qui étaient absents jusqu’alors dans la prose vietnamienne mais aussi au niveau d’emploi des pronoms personnels. Le “moi” fait son entrée ainsi que les mots “anh”, “em”, “mình”,”cậu” qui, auparavant n’étaient pas employés dans la phrase. On note aussi dans la construction de leurs phrases une grande économie des moyens, une clarté inouïe et une grande efficacité.

Issus du milieu urbain, imprégnés dès leur plus jeune âge de la culture française, il n’est pas étonnant de trouver qu’ils s’inspirent dans leurs oeuvres des modèles de Musset, Lamartine, Daudet etc.. lorsqu’on sait que les oeuvres de ces écrivains français firent partie du programme d’études au lycée français Albert Sarraut ( Hà-Nội ) où Khái Hưng fit ses études à l’époque coloniale. Il fut reçu bachelier en 1927 et enseigna au collège Thăng Long tandis que Nhất Linh rentra au Viêt-Nam en 1930 après avoir suivi ses quatre années d’études scientifiques en France.

Sa rencontre avec Khái Hưng au collège Thăng Long fit d’eux du jour au lendemain un couple littéraire célèbre et inséparable. Ils fondèrent ensemble le club Tự Lực Văn Ðoàn (ou Groupe Littéraire indépendant) en 1933. Khái-Hưng, plus âgé que Nhất-Linh de neuf ans, se considérait pourtant comme le “second” de ce couple et se donnait comme pseudonyme “Nhị Linh” car Nhất-Linh était déjà l’auteur de deux romans en 1926 et 1927. Ils ont eu le mérite d’apporter à la littérature vietnamienne la clarté, la concision, la modernité et de savoir donner surtout à cette dernière l’âme du romantisme vietnamien.

Contrairement à d’autres romanciers de leur époque ( Vũ Trọng Phụng, Ngô Tất Tố par exemple ), ils n’avaient pas un regard aussi aigu sur les inégalités sociales, sur les moeurs et les coutumes rurales. Ils n’avaient pas su s’en servir pour combattre et dénoncer ces inégalités. Par contre, ils tentaient de dépeindre avec beaucoup de finesse et de justesse la couche sociale la plus déshéritée sans être obligés de la défendre à cor et à cri.

Est -ce pour cela qu’on leur reproche le manque de combativité et de réalisme, la tiédeur dans leur manière de dépeindre les réalités de la société urbaine et l’imprégnation d’une culture à l’occidentale. Il est certain que l’épisode des Contes de Musset a pu servir de modèle à Khái-Hưng car l’héroïne de la nouvelle “Anh Phải Sống”, la jeune femme du maçon vietnamien Thức, se laissa couler dans les flots comme Madame des Arcis des Contes “Pierre et Camille” d’Alfred de Musset en 1844. Mais Khái-Hưng a eu le mérite de savoir donner à sa héroïne la noblesse et la grandeur dans la tradition vietnamienne.

On ne peut pas remettre en doute non plus leur patriotisme, leur engagement politique auprès des mouvements nationalistes vietnamiens. A cause de leurs orientations politiques nationalistes et surtout à cause de leur simple idéalisme, tous les deux ont péri comme leurs héroïnes respectives dans “Tu dois Vivre” de Khái Hưng et dans ” Une silhouette dans la brume ” de Nhất Linh. Khái-Hưng est décédé en 1947 dans des conditions mystérieuses près du débarcadère Cửa Gà dans le district de Xuân Trường ( province Hà Nam Ðịnh) tandis que Nhất-Linh, déçu d’être incompris, s’empoisonna le 7 Juillet 1963 à Saigon. butviet

Leur vie, tous les deux ont essayé de la mener comme leurs héroïnes avec un stoïcisme exemplaire. Leur héritage littéraire qu’ils ont laissé au peuple vietnamien est inestimable. En un mot, ce sont non seulement les pionniers de la littérature moderne du Viêt-Nam mais aussi les romanciers les plus romantiques que le Viêtnam ait connus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Être jeune

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English version

Malgré la guerre qui a ravagé ce pays depuis tant d’années, les jeunes vietnamiens continuent à avoir la rage de vivre. Cela étonne énormément ceux qui ne connaissent pas le Viêt-Nam. Dans ce pays, Etre Jeune relève toujours de l’exploit car les conditions de vie sont extrêmement dures et la nature est aussi extrêmement rude et impitoyable, en particulier pour ceux qui vivent dans le Nord et sur les hautes terres du Centre. Il faut savoir résister vaillamment aux intempéries de la nature mais il faut apprendre à vivre aussi avec les créatures sauvages, à ruser, à les combattre.


On commence à travailler très jeune aussi au Viêt-Nam. Dès leur plus jeune âge dans les zones rurales, les garçons gardent les buffles, les font paître sur les diguettes tandis que les filles aident aux travaux de la maison. Très jeunes, à six ou sept ans, elles savent faire cuire du riz, porter leur petit frère, nourrir les cochons et les canards, porter à boire aux animaux familiers ou participer aux travaux artisanaux familiaux. Dans les années où la guerre a pris de l’ampleur, les jeunes étaient chargés aussi de creuser des tranchées le long des diguettes pour s’y jeter à l’approche des avions, vivant dans des souterrains et des tunnels pour échapper aux bombardements. Les filles ont deux fois plus de travaux que les garçons. Ce sont elles qui étaient les premières à être proposées et vendues comme esclaves ou concubines pour quelques kilos de riz lorsqu’on n’arrivait plus à nourrir une famille de plusieurs enfants dans les années 30-40. Le roman de Ngô Tất Tố ” Quand la lampe qui s’éteint”, paru en 1930, nous rappelle cette réalité. Pour payer un fonctionnaire corrompu, une paysanne était obligée de vendre sa fille pour une piastre. Si de nos jours, cette pratique est interdite, on constate quand même un grand nombre de jeunes filles prostituées sur les trottoirs des grandes villes. Dans ces dernières, malgré l’enseignement gratuit, beaucoup de jeunes, pour pourvoir à la subsistance de leur famille, doivent vaquer à leurs petits boulots, vendre des cigarettes ou des journaux, ramasser des sacs plastique etc … Les conditions de vie sont aussi lamentables. Beaucoup de jeunes issus des familles de traîne-misère et de la guerre continuent à grouiller toujours dans des enchevêtrements de baraques mal consolidés, sombres et affreusement sales.
Il y aurait 67000 taudis à Saigon fin 1994. C’est le chiffre retenu par les autorités et diffusé par la presse. On retrouve encore les scènes décrites par le romancier Khái Hưng dans son ouvrage intitulé Les bas-fonds ( Ðầu Ðường Xó Chợ ) avec des trottoirs et des rigoles encombrés en permanence d’épluchures de légumes, de feuilles de bananiers et des lambeaux de chiffons dans les quartiers pauvres des grandes villes.
Face à l’indifférence de la société, le romancier Duyên Anh n’a pas hésité à dénoncer l’indigence de ces jeunes dans ses romans dont le plus connu reste le best-seller “La Colline des fantômes”. En s’inspirant de ce roman, le réalisateur Rachid Bouchareb a retracé l’histoire des amérasiens qui paient le prix de la folie des adultes et de la guerre dans son film “Poussières de vie” en 1994.
Malgré les carences de la vie, on aime à être jeune dans ce pays car si on n’a pas les montagnes de jouets et de cadeaux qui submergent nos enfants en Occident à l’approche de Noël, on a en revanche des jeux populaires, des souvenirs d’enfance inoubliables. Dans les campagnes, on pouvait aller pêcher dans les rizières et poser les nasses dans les arroyos pour attraper les crevettes et les petits poissons. On pouvait chasser les papillons et les libellules avec des pièges faits avec les tiges de bambou. On pouvait grimper dans les arbres pour chercher des nids d’oiseaux. La chasse aux grillons restait le jeu préféré de la plupart des jeunes vietnamiens.

En se promenant en groupe, les oreilles grandes ouvertes au chant des grillons, les yeux scrutant les moindres recoins, on essayait de repérer les tanières d’où sortait le chant. On avait l’habitude de faire sortir l’insecte de son trou en l’inondant de l’eau ou de ses déjections, puis de l’enfermer dans des boîtes d’allumettes, de le faire chanter avec des petites plumes ou de lui faire boire un peu d’alcool de riz pour l’exciter lors des combats des grillons.

etre_jeuneDans les villes, on jouait au foot avec les pieds nus, au milieu de la rue, les poteaux des buts étant constitués par les vêtements entreposés. Les matchs étaient souvent interrompus par le passage des vélos. On jouait aussi au jeu de volant au pied (ou Ðá Cầu) dans la rue. Le volant de la taille d’une balle de ping-pong était fabriqué avec un bout de tissu enveloppant une pièce de monnaie en zinc. 
Nés dans la guerre, les jeunes vietnamiens ne dédaignaient pas les jeux de la guerre. On fabriquait soi-même les fusils en carton ou en bois, on se battait avec des épées en branches. On pouvait jouer aussi aux jeux des cerfs-volants. Cette enfance, cette jeunesse, tous les Vietnamiens l’ont eue même la romancière Marguerite Duras.

Celle-ci n’hésitait pas à rappeler son enfance indochinoise dans son roman Les lieux : Mon frère et moi, on restait partis des journées entières pas dans les arbres mais dans la forêt et sur les rivières, sur ce qu’on appelle les racs (rạch), ces petits torrents qui descendent vers la mer. On ne mettait jamais de souliers, on vivait à moitié nus, on se baignait dans la rivière.

Dans ce pays où la guerre a tant ravagé et où les treize millions de tonnes de bombes et soixante millions de litres de défoliants ont été versés, être jeune dans les années 60-75 était déjà une faveur du destin. Les jeunes du Viêt-Nam actuel ne connaissent plus la peur et la haine de leurs aînés mais ils continuent à avoir un avenir incertain. Malgré cela, dans leur regard, il y a toujours une lueur de la vie intense, une lueur d’espoir. C’est ce qu’on appelle souvent “la magie de l’enfance et de la jeunesse vietnamienne”.

Il faut être jeune dans ce pays pour avoir

un tel attachement, une impression toujours poignante.