Ce mot n'est pas étranger aux Vietnamiens. Par contre, il est synonyme de la persévérance, de la résistance, de l'ingéniosité et de la confrontation pour ces gens frêles, les pieds enfouis dans la boue des rizières depuis la nuit des temps. Ceux-ci ne cessaient pas de relever, de génération en génération, le défi imposé incessamment par les intempéries d'une nature ingrate et inhospitalière et par l'Empire du Milieu, leur grand frère limitrophe et leur ennemi héréditaire. Les Vietnamiens vouaient à ce dernier une admiration étonnante en même temps une résistance implacable dans le but de garder leur indépendance nationale et leurs spécificités culturelles. La Chine tenta de siniser à maintes reprises le Viêt-Nam durant sa domination millénaire mais elle réussit à estomper les particularités sans les faire disparaître complètement. Elle ne tarda pas à s'en apercevoir car à chaque occasion favorable, les Vietnamiens affichaient leur résistance et leur différence. Ils cherchaient à affronter même les Chinois dans le domaine littéraire. Cela a été rapporté par un grand nombre de récits continuant à abonder encore jusqu'à nos jours dans l'histoire littéraire vietnamienne.

 

Selon l'on-dit, après avoir réussi à mater la révolte des deux soeurs Trưng Trắc Trưng Nhị et de pacifier le Giao Chỉ (l'ancien pays des Viets), le général chinois Mã Viện (Ma Yuan)  de la dynastie des Han édifia en 43 à la frontière sino - vietnamienne un pilier haut de plusieurs mètres et portant l'écriteau suivant:

Ðồng trụ  triệt, Giao Chỉ  diệt
Ðồng trụ  ngã, Giao Chỉ  bị  diệt.

Le Viêt-Nam disparaîtrait pour toujours avec la chute de ce pilier


Pour éviter sa chute, chaque Vietnamien tenta de le consolider en jetant, à chaque passage, un morceau de terre autour de cette colonne colossale, ce qui permit d'édifier progressivement un monticule faisant disparaître ainsi ce pilier mythique.

Pour ironiser sur la peur et l'angoisse des Vietnamiens de perdre leur patrie, l'empereur des Ming n'hésita pas à s'adresser arrogamment au délégué vietnamien Giang Văn Minh (1582-1639) lors d'une réception, avec des termes inamicaux:


Ðồng trụ  chí kim đài dĩ lục
Le pilier en bronze continue à être envahi par la mousse verte.

pour rappeler à Giang Văn Minh l'écrasement de la révolte dirigée par les soeurs Trưng Trấc et Trưng Nhị et la pacification de son pays par les Chinois. Imperturbable, Giang Văn Minh lui répondit avec une perspicacité étonnante et une détermination énergique et courageuse :


Ðằng giang tự cổ huyết do hồng
Le fleuve Bạch Ðằng continue à être teinté avec du sang rouge


pour rappeler à l'empereur des Ming les victoires éclatantes et décisives des Vietnamiens contre les Chinois sur le fleuve Bạch Ðằng.

 

Ce n'était pas la première fois que cette compétition littéraire avait lieu. A l'époque du règne du roi Lê Ðại Hành ( Le Grand Expéditeur ), le bonze Lạc Thuận eut l'occasion de frapper d'admiration l'ambassadeur chinois Li Jiao ( Lý Giác ) à qui il avait fait passer le fleuve en se déguisant en sampanier. Il n'hésita pas à achever le quatrain entamé d'abord par Li Jiao qui se mit à chanter en voyant les deux oies sauvages jouer sur la crête des vagues:


Ngỗng ngỗng hai con ngỗng
Ngữa mặt nhìn trời xanh

Des oies sauvages, voyez ces deux oies sauvages
Elles dressent la tête et se tournent vers l'horizon


par ses deux vers suivants:


Nước biếc phô lông trắng
Chèo hồng sóng xanh khua

Leurs plumes blanches s'étalent sur les eaux glauques
Leurs pattes roses, telles des rames, fendent les flots bleus.


On constate non seulement la rapidité et l'improvisation du moine Lạc Thuận mais aussi son ingéniosité de mettre en parallèle les idées et les termes à employer dans ce quatrain.


Mais le mérite de la confrontation revient évidemment au lettré Mạc Ðỉnh Chi car ce dernier sut montrer durant son séjour en Chine sa capacité de résistance mais aussi son talent de savoir répliquer savamment à toutes les questions et éviter toutes les embûches. Il fut envoyé en Chine (1314 ) par le roi Trần Anh Tôn après que ce dernier avait défait l'armée des Mongols de Kubilai Khan avec le général Trần Hưng Ðạo. À cause d'un retard inopiné, il ne put pas se présenter à l'heure convenue devant le portail du fort à la frontière sino - vietnamienne. Le mandarin chargé de la surveillance de ce fort accepta d'ouvrir ce portail à condition qu'il réussît de répondre d'une manière appropriée à la question que ce mandarin voulait lui poser et dans laquelle il y avait 4 mots "quan"


Quá  quan trì, quan quan bế,
nguyện quá  khách quá quan

Qua cữa quan chậm, cữa quan đóng,
mời khách qua đường qua cữa quan

 

 

Vous êtes en retard, la porte réservée étant fermée.
Je vous demande de bien vouloir vous présenter devant cette porte.


Imperturbable devant ce défi littéraire, il répondit au mandarin avec une facilité étonnante par la phrase suivante:


Xuất đối dị, đối đối nan, thỉnh tiên sinh tiên đối.
Ra câu đối dễ, đối câu đối khó
xin tiên sinh đối trước


C'est très facile pour vous de poser une question, la réponse n'étant pas évidente.
Je vous demande de bien vouloir poser la question.


On constate que dans cette réplique, il y a non seulement le mot "đối" qui se répète en quatre fois et qui est disposé de la même manière que le mot "quan" mais aussi la virtuosité de savoir respecter les rimes et les règles prosodiques par Mạc Ðỉnh Chi dans son vers tout en faisant connaître au mandarin la situation où il était empêtré avec sa suite. Cela contenta énormément le mandarin chinois. Celui-ci n'hésita pas à ouvrir le portail du fort et à le recevoir en grande pompe. Cet incident fut rapporté à la cour de Pékin et ne tarda pas à porter envie aux meilleurs mandarins lettrés chinois de se mesurer avec lui dans le domaine littéraire.

Un beau jour, dans la capitale de Pékin, il était en train de faire une promenade avec son mulet. Comme ce dernier ne trottinait pas assez vite, cela énerva un mandarin chinois qui le suivait de près sur son chemin. Irrité par cette lenteur gênante, le mandarin se tourna vers lui en lui adressant avec un ton arrogant et méprisant:

Xúc ngã  ky mã, đông di chi nhân dã, Tây di chi nhân dã?
Chạm ngựa ta đi là người rợ  phương Ðông hay là người rợ phương Tây?


En gênant le passage de mon cheval, est -il un barbare venant de l'Est ou de l'Ouest?

Ce mandarin s'inspira de ce qu'il avait appris dans le livre de Mencius (Mạnh Tử )(1) pour désigner les Barbares, ceux ne possédant pas la même culture que l'empire du Milieu par l'emploi des deux mots "Ðông di". Surpris par ce propos blessant lorsqu'il savait que la Chine fut gouvernée à cette époque par les tribus nomades, les Mongols, Mạc Ðỉnh Chi lui répliqua avec son humour noir:

Át dư thừa lư, Nam Phương chi cường dư, Bắc phương chi cường dư
Ngăn lừa ta cưởi, hỏi người phương Nam mạnh hay người phương Bắc mạnh?


En empêchant la marche normale de mon mulet, est-il fort, l'homme du Nord ou celui du Sud?