Être lettré (Sĩ Phu)

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Jeune ou âgé, le lettré (Sĩ) est toujours bien considéré dans la société vietnamienne. On lui accorde non seulement tant d’égards mais aussi la première place dans la hiérarchie sociale avant les paysans (Nông), les artisans (Công) et les commerçants (Thương). C’est pourquoi ces derniers ne cessent pas de le ridiculiser à travers les chansons populaires.  C’est pourquoi ces derniers ne cessent pas de le ridiculiser à travers les chansons populaires.

mandarin Ai ơi chớ lấy học trò
Dài lưng tốn vải ăn no lại nằm
N’épousez jamais un étudiant
Il a le dos long, ça coûte du tissu
Une fois repu, le voilà étendu
Muni d’un bagage intellectuel, le lettré ne se laisse pas vexer par ces propos et tente de répliquer avec un air ricaneur:
Hay nằm đã có võng đào
Dài lưng đã có, áo trào nhà vua
Hay ăn đã có thóc kho
Việc gì mà chẳng ăn no lại nằmischol

 
Il y a le hamac pour celui qui aime s’étendre
Il y a l’habit octroyé par le roi lorsqu’on a le dos long
Habitué à manger, on a le stock de riz au magasin du roi
Aucune tâche ne se termine par le coucher, une fois repu.

© Đặng Anh Tuấn


Cette considération datait de l’époque où le confucianisme fut employé comme le modèle unique de l’organisation de l’état.  Le recrutement du lettré en tant que mandarin était basé essentiellement sur les concours littéraires qui avaient lieu tous les trois ans au grand temple de Confucius ou temple de la littérature (Văn Miếu). Celui-ci fut construit par le roi Lý Thánh Tôn en 1070 et fut transformé en 1076 en Collège des Enfants de la Nation (ou Quốc Tự Giám). A partir de 1484, le nom du lettré reçu au concours mandarinal fut inscrit sur le stèle avec la mention de sa date de naissance et de ses exploits. Cette pratique de l’inscription sur stèle ne fut supprimée qu’en 1778. C’est pourquoi le rêve d’être reçu devint une obsession pour la plupart des lettrés. Certains ont été reçus aux concours avec une facilité étonnante (Nguyễn Bĩnh Khiêm, Chu văn An ou Lê Quí Ðôn). D’autres ont échoué plusieurs fois, ce qui a provoqué en eux une amertume virulente. C’était le cas du lettré Trân Tế Xương dont les poèmes avaient toujours une ironie mordante. Son échec sempiternel a influé énormément sur ses oeuvres. Outre le savoir littéraire, le candidat reçu ou le futur mandarin devait posséder tous les concepts de mandat céleste, de piété filiale, de fidélité au roi (nghĩa tôi) et toutes les valeurs qui donnaient cohésion à la vision confucéenne. Doté de ces concepts, le lettré tentait d’honorer sa mission non seulement jusqu’à la fin de ses jours mais aussi au détriment de sa vie.  C’était le cas du lettré Nguyễn Du qui préférait se retirer au lieu de servir la nouvelle dynastie après la chute des Lê. C’était aussi le cas du lettré Phan Thanh Giản décidant de s’empoisonner en recommandant à ses fils de cultiver la terre et de ne postuler aucun poste lors de l’occupation de la Cochinchine par les Français en 1867. Quant au lettré Nguyễn Ðình Chiểu, auteur du best-seller “Lục Vân Tiên” et l’une des plus nobles figures des lettrés, il ne cessa pas d’apporter un soutien moral à la résistance à l’époque coloniale. 

Dans sa vision confucéenne, le lettré tentait de maintenir coûte que coûte et d’appliquer strictement ces principes à moins que le roi ne fût plus digne de l’obéissance qui lui était due. Dans ce cas, le lettré épris de justice pouvait renverser le roi car celui-ci était dépossédé du Mandat du Ciel. C’était le cas du lettré Cao Bá Quát qui participa au fameux “soulèvement des Sauterelles” (ou Giặc Châu Chấu) au nom des Lê contre le roi Tự Ðức et qui fut pris et exécuté par ce dernier en 1854.
Bien que le lettré fût l’un des piliers fondamentaux de la société sur laquelle tant de dynasties vietnamiennes s’appuyaient pour gouverner le pays et le défenseur légitime des valeurs morales en particulier des cinq relations humaines (ou Ngũ Luân c’est-à-dire entre le roi et ses sujets, entre le père et son fils, entre le mari et sa femme, entre le cadet et ses aînés et entre lui et ses amis), qui nous permettaient d’avoir la cohésion sociale et l’identité nationale à travers des siècles, il était pourtant le facteur d’immobilisme et d’isolationnisme culturel qui s’avéra mortel pour l’empire des Nguyễn à partir de 1840.
En continuant à sous-estimer la puissance étrangère et en maintenant son conservatisme, il était incapable de s’adapter aux réformes modernisatrices prônées par le lettré moderniste Nguyễn Trường Tộ. Il devint ainsi l’obstacle majeur à toute mutation dont le Viêt-Nam avait besoin pour faire face aux ambitions des puissances étrangères, ce qui le condamnait à disparaître en même temps que l’empire lors de la conquête française.

Il faisait partie d’une population de 40000 lettrés dont 20000 environ furent des détenteurs de grades en 1880. Le dernier lettré connu pour son patriotisme et pour son réformisme, était le lettré Phan Chu Trinh (ou Tây Hồ ). Celui-ci était partisan des réformes et prônait la priorité du progrès global de la société, de la diffusion du savoir moderne sur la simple indépendance politique. Sa déportation à Poulo Condor et surtout son décès en 1926 ont mis fin au rêve de tous les Vietnamiens de retrouver le Viêt-Nam indépendant avec une politique de non-violence et de décolonisation graduelle que le lettré a prônée et défendue avec acharnement et conviction pendant tant d’années.cierge

Phan Chu Trinh

phanchutrinh

Son état d’âme, il essayait de révéler à travers son poème intitulé

Le Cierge

Il veut de sa flamme luire jusqu’au fond des ténèbres
Car son cœur est brûlé du souci d’éclairer
Mais la porte entrouverte laisse filtrer la bise …
Dans la nuit qui finit, à qui confier ses larmes ?

Ce sont les larmes d’un grand lettré vietnamien. Mais c’est aussi
le cri du désespoir d’un grand patriote vietnamien face au destin de son pays.

 

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