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Les Vietnamiens ont l'habitude de dire : l'eau qu'on boit rappelle  la source ( Uống nước nhớ nguồn ) . Rien n'est étonnant de les voir  continuer  à fêter en grande pompe  au 10è jour du troisième mois lunaire de chaque année  la  journée de commémoration des rois Hùng de la dynastie des Hồng Bàng, les pères fondateurs de  la nation vietnamienne.

Jusqu'à aujourd'hui,  aucun vestige archéologique n'est trouvé  pour confirmer l'existence de cette dynastie à part les ruines de la citadelle Cỗ Loa ( Cité du coquillage ) datant de l'époque de règne du roi An Dương Vương et le temple édifié en l'honneur de ces rois Hùng à Phong Châu dans la province de Phú Thọ.

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La Civilisation de Văn Lang

 

Beaucoup d'indices n'infirment pas cette existence si on se réfère aux légendes rapportées de cette époque mythique et aux Annales  du Viêt-Nam et de la Chine. La domination chinoise ( IIIè  siècle avant J.C.- 939 après J.C. ) n'est pas étrangère à l'influence la plus grande sur le développement de le civilisation vietnamienne. Tout ce qui appartient aux Vietnamiens devint chinois et vice-versa durant cette période. On y constata une politique d'assimilation délibérément voulue par les Chinois. Cela ne laissa aux Vietnamiens aucune  possibilité de maintenir leur culture héritant d'une civilisation vieille de 5000 ans et dénommée "civilisation de Văn Lang" sans recourir aux  traditions orales (les proverbes, les poèmes populaires ou les légendes). Les deux vers trouvés dans la chanson populaire  ( ca dao ) suivante :

Trăm năm bia đá thì mòn

Ngàn năm bia miệng vẫn còn trơ trơ

Avec cent ans, la stèle de pierre continue à  se détériorer
Avec mille  ans, les paroles des gens continuent à rester en vigueur

témoignent  de la pratique menée sciemment  par les Vietnamiens dans le but de préserver ce qu'ils ont hérité de la civilisation de Văn Lang.

 

 

Celle-ci porte le nom d'un royaume  qui était bordé à cette époque par la mer de Chine, à l'ouest par le royaume de Ba Thuc ( Tứ Xuyên  ou Sichuan en français ), au nord par le territoire du lac   Ðộng Ðình ( Hu Nan ) ( Hồ Nam )  et au sud par le royaume de Hồ Tôn (  le Champa ).

 

   
 
 

Ce royaume  était situé dans le bassin  du fleuve Yang tsé  (Sông Dương Tữ) et  était placé sous l'autorité d'un roi Hùng. Celui-ci avait été élu pour son courage et ses valeurs. Il avait partagé son royaume en districts confiés à ses frères connus sous le nom "Lạc hầu" (marquis). Ses enfants mâles avaient le titre de quang lang et ses filles celui de Mỵ nương. Son peuple était connu sous le nom "Lạc Việt". Ses hommes avaient pour coutume de se tatouer le corps. Cette pratique "barbare", révélée souvent dans les annales chinoises, était si l'on croit les textes vietnamiens, destinée à protéger les hommes des attaques des dragons d'eau ( con thuồng luồng ).   C'est  peut-être la raison que les Chinois les désignaient souvent sous le nom Qủi (démons).   Pagne et chignon constituaient le costume habituel de ce peuple auquel étaient ajoutées des parures en bronze. Les Lạc Việt se laquaient les dents en noir, chiquaient du bétel et pilaient du riz à la main. Agriculteurs, ils pratiquaient la culture du riz en champ inondé. Ils vivaient dans les plaines et les régions littorales tandis que dans les régions montagneuses du Việt Bắc actuel et sur une partie du territoire de la province chinoise actuelle de Kouang Si vivaient les Tây Âu, les ancêtres des groupes ethniques Tây, Nùng et Choang qui vivent actuellement dans le Nord Vietnam et en Chine du Sud.

Vers la fin du troisième siècle avant notre ère, le  chef des  tribus Tây Âu défit le dernier roi Hùng Vương et réussit à réunifier sous sa bannière les territoires des Tây Âu et celui des Lạc Việt pour former le royaume de  Âu Lạc, en l'an 258 avant notre ère. Il prit comme nom de règne An Dương Vương et transféra sa capitale à Cỗ Loa située à une vingtaine de kilomètres de Hà-Nội.

Le  royaume de Văn Lang est-il une pure invention alimentée par les Vietnamiens dans le but d'entretenir un mythe ou d'un royaume réellement existant et disparu dans les tourbillons de l'histoire?

 Dans les annales chinoises, on a rapporté qu'à la période des Printemps et Automnes ( Xuân Thu ), le roi  Gou Jian ( Câu Tiễn )  des Yue  ( Ngô  Việt ) s'intéressa à l'alliance qu'il aimerait contracter avec le royaume Văn Lang dans le but de maintenir la suprématie sur les autres principautés puissantes  de la région. Il est  probable que ce royaume de Văn Lang devait être un pays limitrophe de celui  des Yuê de Gou Jian. Celui-ci ne trouva aucun intérêt  de contracter cette alliance si ce royaume Văn Lang  se trouvait  confiné géographiquement dans le Viêt-Nam d'aujourd'hui.  On a retenu aussi  l'évènement marquant  souligné par l'historien chinois Trịnh Tiều  dans son ouvrage "Thông Chí" :
Dans le sud de la Chine, sous le règne du roi Nghiêu (2253  av J.C. ), il y avait l'émissaire d'une tribu nommé Việt Thường qui offrît  au roi comme  gage d'allégeance, une vieille tortue  vivant plus de 1000 ans et longue de 3 mètres. On trouva sur son dos, des inscriptions portant des caractères en forme de têtard (văn Khoa Ðẩu) et permettant d'interpréter   toutes les mutations du Ciel et de la nature.  Le roi Nghiêu décida de leur attribuer   le nom Qui Lịch ( ou calendrier de la tortue ).  Cette forme d'écriture a été retrouvée récemment sur une pierre faisant partie des vestiges culturels de  la région Sapa-Lào Cai dans le  Nord  du Viêt-Nam.

Cette  tribu Việt Thường est-elle  la tribu Lạc Việt dont les Vietnamiens sont issus?

L'historien vietnamien Trần Trọng Kim a soulevé cette question dans son ouvrage intitulé Việt-Nam sử lược (Précis de l'histoire du Viêt-Nam).
Beaucoup d'indices ont été trouvées en faveur de l'interprétation d'une même tribu, d'un même peuple. On ne peut pas réfuter qu'il y a un lien incontestable entre l'écriture en forme de têtards et le crapaud trouvé soit sur les tambours de bronze de Ðồng Sơn soit  sur  les estampes populaires vietnamiens de Ðông Hồ dont la plus connue reste l'estampe   "Thầy Ðồ Cóc" ( ou Le maître crapaud ) .  Sur cette dernière, on trouve la phrase suivante: Lão oa độc giảng (Le vieux crapaud détient le monopole d'enseignement). Bien qu'elle fut apparue il y avait 400 ans  seulement, elle refléta ingénieusement la pensée perpétuelle de l'époque des Hùng Vương.  Ce n'est pas par  hasard qu'on attribuait au crapaud le rôle du maître mais on voudrait mettre en évidence l'importance de la représentation  et de la signification de cette image. 

 
 
 

Le maître crapaud (Thầy Ðồ Cóc)

     
   

Le crapaud  était le porteur  d'une civilisation dont  l'écriture  en forme de têtards était  employée par la tribu Lạc Việt à l'époque des Hùng Vương car il était le père du têtard. De même, à travers  l'estampe de "Chú bé ôm con cóc" (ou l'enfant embrasse le crapaud ), on décela  toute la pensée originale du peuple  Lạc Việt.  Le respect de l'enfant à l'égard du crapaud  ou plutôt de son maître (Tôn Sư trọng đạo )  était  une notion  déjà  existante à l'époque  des Hùng Vương.  Pourrait-on  en conclure qu'il y avait une corrélation avec ce qu'on trouva plus tard dans l'esprit confucéen avec la phrase " Tiên học lễ, hậu học văn " (D'abord l'éducation puis l'enseignement) ?

 
 

Au Viêt-Nam, la tortue n'est pas non  seulement le symbole de longévité mais aussi celui de transmission des valeurs spirituelles dans la tradition vietnamienne. On trouve sa représentation partout, en particulier dans des lieux communs comme les maisons communales, les pagodes et les temples. Elle est employée au temple de la littérature (Văn Miếu) pour soulever des  stèles vantant les mérites des lauréats aux concours nationaux. 

 Par contre, dans les temples et dans les maisons communales, on la voit porter toujours une grue sur son dos. Il y a une ressemblance indéniable entre cette grue et l'oiseau échassier à long bec trouvé sur les tambours de bronze de Ðồng Sơn. L'image de la grue sur le dos de la tortue  reflète probablement la pérennité de toutes les croyances religieuses  issues de la civilisation Văn Lang  à travers le temps. L'omniprésence de la tortue dans l'histoire et la culture des Vietnamiens ne résulte ni de la longue domination des Chinois ni de l'effet du hasard mais elle doit tenir du fait que le royaume de Văn Lang  devrait être situé dans une région peuplée de grosses tortues. C'est seulement dans le sud du bassin du fleuve Yang Tsé  ( Sông Dương Tữ ) qu'on peut trouver cette espèce de grosses tortues en extermination. C'est ce qu'a rapporté l'auteur vietnamien Nguyễn Hiến Lê dans son ouvrage intitulé "Sử Trung Quốc" (Histoire de la Chine) (Editeur Văn Hoá 1996).

 
 

 

La découverte récente de l'épée du roi Goujian de Yue ( règne de 496-465 avant J.C.) dans la tombe no 1 de Wanshan ( Jianling ) au Hubei permit de mieux cerner les contours du royaume de Văn Lang.  Il serait situé probablement dans la région de Qui Châu ( ou GuiZhou ). Mais Henri Masporo a contesté cette hypothèse dans son ouvrage intitulé "Le royaume de Văn Lang" (BEFEO, t XVIII, fac 3 ). Il a attribué aux historiens vietnamiens l'erreur de confondre le royaume de Văn Lang avec celui de Ye Lang (ou Dạ Lang en vietnamien ) dont le nom aurait été mal transmis par les les historiens chinois à leurs collègues vietnamiens à l'époque des Tang. Ce n'est pas tout à fait exact car en puisant dans les légendes vietnamiennes, en particulier celle de "Phù Ðổng Thiên Vương ( ou le Seigneur céleste du village Phù Ðổng ) on s'aperçoit que le royaume de Văn Lang était en conflit armé avec la dynastie des Yin-Shang ( Ân-Thương ) à l'époque du roi Hùng VI et qu'il était plus vaste que le royaume de Ye Lang trouvé à l'époque de l'unification de la Chine par Qin Shi Huang Di.
Dans les Annales du Viêt-Nam, on a parlé de la longue période de règne des rois Hùng (de 2879 jusqu'a 258 avant J.C.) Les découvertes des objets en bronze à Ningxiang ( Hu Nan ) dans les années 1960 n'ont pas permis de ne mettre plus en doute l'existence des foyers de civilisation contemporains des Shang ignorés par les textes dans la Chine du Sud. Le vase à vin en bronze décoré de faces anthropomorphes témoigne évidemment du contact établi par les Shang avec les peuples de type mélanésien car on trouve sur ces faces des visages humains ronds avec un nez épaté. Le moulage de ce bronze  employé  dans la fabrication de ce vase nécessite l'incorporation de l'étain que le Nord de la Chine ne posséda pas à cette époque.

Y aurait-t-il un contact réel, un conflit armé entre les Shang et le royaume de Văn Lang si on se tenait à la légende du seigneur céleste de Phù Ðổng? Pourrait -ton accorder de la véracité à un fait rapporté par une légende vietnamienne? Beaucoup d'historiens occidentaux ont perçu toujours la période de la civilisation dongsonienne comme le début de la formation de la nation vietnamienne (500-700 avant J.C.). C'est aussi l'avis partagé et trouvé dans l'ouvrage historique anonyme "Việt Sử Lược".

Sous le règne du roi Trang Vương des Zhou ( 696-691 avant J.C.) , il y avait dans le district Gia Ninh, un personnage étrange réussissant à dominer toutes les tribus avec ses magies, prenant pour titre le nom Hùng Vương et établissant sa capitale à Phong Châu. Avec la filiation héréditaire, cela  a permis à sa lignée de maintenir le pouvoir avec 18 rois, tous portant le nom Hùng Vương.

Par contre, dans d'autres ouvrages historiques vietnamiens, on accorda une longue période de règne à la dynastie des Hồng Bàng ( de 2879 jusqu'a 258 avant J.C.) avec 2622 ans. Il nous parait inconcevable si on se tient au chiffre 18, le nombre de rois durant cette période car cela veut dire que chaque roi Hùng Vương régna en moyenne 150 ans. On ne peut trouver qu'une réponse satisfaisante si on se tient à l'hypothèse établie par Trần Huy Bá dans son exposé publié dans le journal Nguồn Sáng no 23 lors la journée de commémoration des rois Hùng Vương ( Ngày giỗ Tổ Hùng Vương ) ( 1998 ). Pour lui, il y a  une fausse interprétation sur le mot đời trouvé dans la phrase "18 đời Hùng Vương". Le mot "Ðời" doit être remplacé par le mot Thời qui signifie "période". 

 

L’image de la grue sur le dos da tortue

    Avec cette hypothèse,  il y a donc 18 périodes de règne dont chacune correspond à une branche pouvant être composée d'un ou de plusieurs rois dans l'arbre généalogique de la dynastie des Hồng Bàng. Cette argumentation est renforcée par le fait que le roi Hùng Vương était élu pour son courage et pour ses mérites si on  se réfère à  la tradition vietnamienne de choisir des hommes de valeur pour la fonction suprême. Cela a été rapporté dans la célèbre légende du gâteau de riz gluant ( Bánh chưng bánh dầy ). On peut ainsi justifier le mot Thời par le mot branche (ou chi ).

On est fondé à donner une explication plus cohérente pour le chiffre 2622 avec 18 branches suivantes trouvées dans l'ouvrage "Văn hoá tâm linh - đất tổ Hùng Vương" de l'auteur Hồng Tử Uyên:

Chi Càn

Kinh Dương Vương húy Lộc Túc   

Chi Khảm

Lạc Long Quân húy Sùng Lãm

Chi Cấn

Hùng Quốc Vương húy Hùng Lân

Chi Chấn

Hùng Hoa Vương húy Bửu Lang

Chi Tốn

Hùng Hy Vương húy Bảo Lang

Chi Ly

Hùng Hồn Vương húy Long Tiên Lang

Chi Khôn

Hùng Chiêu Vương húy Quốc Lang

Chi Ðoài

Hùng Vĩ Vương húy Vân Lang

Chi Giáp

Hùng Ðịnh Vương húy Chân Nhân Lang

.............

 manquant dans  le document historique ...

Chi Bính

Hùng Trinh Vương húy Hưng Ðức Lang

Chi Ðinh

Hùng Vũ Vương húy Ðức Hiền Lang

Chi Mậu

Hùng Việt Vương húy Tuấn Lang

Chi Kỷ

Hùng Anh Vương húy Viên Lang

Chi Canh

Hùng Triệu Vương húy Cảnh Chiêu Lang

Chi Tân

Hùng Tạo Vương húy Ðức Quân Lang

Chi Nhâm

Hùng Nghị Vương húy Bảo Quang Lang

Chi Qúy

Hùng Duệ Vương

 
 

Cela nous permet de retrouver aussi le fil de l'histoire dans le conflit armé du royaume de Văn Lang avec les Shang par le biais de la légende de "Phù Ðổng Thiên Vương". Si ce conflit avait lieu, il ne pourrait  qu'être au début de la période de règne des Shang pour plusieurs raisons:


1) Aucun document historique chinois ou vietnamien ne parla  des relations commerciales entre le royaume de Văn Lang et les Shang. Par contre, on nota le contact établi  plus tard entre la dynastie des Zhou et le roi Hùng Vương . Un faisan argenté ( chim trĩ trắng )   avait été offert  même par ce dernier au roi des Zhou selon l'ouvrage Linh Nam Chích Quái.

2) La dynastie des Shang ne régna que de 1766 a 1122 avant J.C. Il y aurait approximativement un décalage de 300 ans si on tentait de faire la moyenne arithmétique de 18 périodes de règne des rois Hùng : ( 2622 / 18 ) et de la multiplier par 12 pour donner approximativement une date  à la fin de règne de la  sixième branche  Hùng vương ( Hùng Vương VI ) en lui ajoutant 258 l'année de l'annexion du royaume de Văn Lang  par  le roi An Dương vương. On serait tombé à peu près à l'année 2006, date de la  fin de règne de la sixième branche  Hùng Vương  ( Hùng Vương VI ) . On peut en déduire que le conflit s'il y avait lieu, devrait être au début de l'avènement de la dynastie des Shang. Ce décalage n'est pas tout à fait injustifié car on avait jamais jusque là  peu de précisions historiques au delà de l'époque de règne du roi Chu Lệ Vương ( 850 avant J.C. ). On nota une expédition militaire entreprise au bout de trois ans  par  le roi des Shang de nom Wuding ( Vũ Ðịnh ) dans le territoire du lac Ðộng Ðình Hồ contre le peuple nomade, les Gui alias "Démons", ce qui a été rapporté dans l'ouvrage Yi King  ( Kinh Dịch ) traduit par Bùi Văn Nguyên , Khoa Học Xã Hội Hà Nội 1997 ).  Dans son exposé publié dans le journal  Nguồn Sáng no 23,   Trần Huy Bá a pensé plutôt  au roi Woding ( Ốc Ðinh ) qui était l'un des premiers rois de la dynastie des Shang. Avec cette hypothèse, il n'y a plus de doute et d'équivoque car il y a une parfaite cohérence rapportée dans les annales chinoise et vietnamienne. On doit savoir qu'à l'époque du roi An Dương Vương, on avait l'habitude de désigner le pays Việt Thường sous le nom "Xích Qủi".  C'est aussi l'avis partagé par l'auteur vietnamien Vũ Quỳnh dans son ouvrage "Tân Ðinh Linh Nam Chích Quái" :


Ở đây có bộ tộc Thi La Quỷ thời Hùng Vương thu VI vào đánh nước ta nhân danh nhà Ân Thương.
C'est ici qu'à l'époque de règne de Hùng Vương VI, on trouva une tribu Thi La Quỷ qui a envahi  notre pays au nom des Yin-Shan.

Ce conflit  pourrait  expliquer la raison principale  pour laquelle le royaume de Văn Lang n'a  établi aucune relation commerciale avec les Shang. Les découvertes des objets en bronze a Ningxiang (Hu Nan ) dans les années 1960 ont mis en évidence qu'il pourrait s'agir des butins ramenés lors de l'expédition dans le sud de la Chine car il n'y avait aucune explication à donner aux vases à vin en bronze décorés de faces anthropomorphes mélanésiennes.

3) Dans la légende vietnamienne "Phù Ðổng Thiên Vương", on nota  la fuite et la dislocation de l'armée des Shang dans le district Vũ Ninh en même temps la disparition immédiate  du héros céleste  du village  Phù Ðổng. On   raconta aussi  son apparition spontanée  au moment de l'invasion des Shang sans aucune préparation à l'avance.  Cela mit en évidence qu'il devrait être présent sur le terrain  lors  de l'invasion de ces derniers. Les territoires conquis par les Shang ne pouvaient pas être repris entièrement par les Lạc Việt car sinon on pourrait dire  qu'ils étaient chassés du territoire Văn Lang dans la légende. Ce n'était pas tout à fait  le cas car on constata qu'avec l'avènement des Zhou, on vit apparaître sur une ancienne  partie du territoire de Văn Lang,  des pays vassaux comme le pays  des Yue de Goujian (Ngô Việt), le pays Chou ( Sỡ ) etc...


On ne saurait pas pour quelles raisons  le royaume de Văn Lang serait réduit et confiné  ainsi dans le nord du Việt-Nam d'aujourd'hui si on jetait un coup d'oeil sur les cartes géographiques trouvées à l'époque des Printemps et Automnes et de l'empereur Qin Shi Huang Di.  On ne saurait pas non plus pour quelles raisons  Goujian, le roi des Yue s'intéressa à l'alliance avec le royaume de Văn Lang si ce dernier se cantonnait dans le nord du Việt-Nam actuel. On pourrait donner au démembrement de ce royaume l'explication suivante:

Au moment de l'invasion des Yin-Shan, un certain nombre de tribus parmi les 15 tribus que comporte le peuple Lạc Việt, ont réussi à mettre en déroute l'armée des Shang et ont continué à afficher  leur rattachement  et leur loyauté au royaume de Văn Lang. Cela ne les empêcha pas de garder leur autonomie et de maintenir un développement assez élevé au niveau social et culturel. Cela  pourrait donner une explication  plus tard  à l'apparition des foyers états indépendants bien situés sur la carte géographique de l'époque de Tsin ( Qin Shi Huang Di ) comme Dạ Lang, Ðiền Việt , Tây Âu et  au rétrécissement significatif du royaume de Van Lang  à l'état actuel ( dans le nord du Việt-Nam ).

 

 
 
 

Il ne serait pas impossible que ce royaume  réduit se restructura de manière identique à l'image du royaume de Văn Lang trouvé au début de sa création par le dernier roi Hùng Vương dans le but de rappeler à son peuple la grandeur de son royaume. Le roi garda ainsi   les noms des 15 anciennes tribus et donna à son territoire réduit le nom  Vũ Ninh   dans le but de commémorer le succès éclatant remporté par le peuple Lạc Việt sous le règne de Hùng Vương VI. Việt Trì serait probablement  la dernière capitale du royaume de Văn Lang.
On nota une part de réalité historique dans cette légende vietnamienne car on découvrit récemment en Chine l'utilisation du fer à l'époque des Shang. Ce fer  pourrait être  remplacé  d'autre part par un autre métal comme le bronze  sans perdre pour autant la signification réelle dans le contenu de la légende. Il  y était employé   uniquement pour refléter  le courage et la bravoure qu'on aimait attribuer au héros céleste. S'il y était cité ainsi, cela ne mit plus en doute la découverte du fer et son utilisation  très tôt dans le royaume de Văn Lang.  Cela justifie aussi la cohérence apportée par cette légende au  conflit qui avait opposé le royaume de Văn Lang aux Shang.

Il est peu probable de trouver un jour les vestiges archéologiques prouvant l'existence de ce royaume comme ceux déjà trouvés avec la dynastie des Shang. Mais rien n'infirme cette vérité historique car outre les faits évoqués ci-dessus, il y a  même la preuve intangible   d'une civilisation très ancienne dans ce royaume, celle qu'on dénomme souvent "la civilisation de Văn Lang" dont on a trouvé le fondement dans la théorie du Yin et du Yang et de 5 éléments ( Thuyết Âm Dương Ngũ Hành ). Celle-ci a été mise en évidence à travers le gâteau de riz gluant "Bánh Chưng Bánh dầy" qui était exclusivement propre au peuple vietnamien depuis la période des rois Hùng Vương. On pourrait se poser des questions sur l'origine de cette théorie qui a été attribuée jusque-là aux Chinois. On savait que selon les Mémoires historiques de Si Ma Qian ( Sử Ký Tư Mã Thiên ) , Trâu Diễn ( Tseou Yen ), philosophe du pays de Qi (  Tề Quốc ) ( 350-270 avant J.C. ) était à l'époque des Royaumes Combattants ( thời Chiến Quốc ), le premier Chinois à mettre en évidence la relation entre la théorie du Yin et du Yang et celle des 5 éléments ( wu xing ).

 

La première a été évoquée dans le livre Zhouyi ( Chu Dịch ) par  le fils du roi Wen (1), Chu Công  Ðán ( le Duc de Zhou ) , tandis que la seconde avait été trouvée par Yu le Grand ( Ðại Vũ ) de la dynastie des Xia ( Hạ ). Il y avait pratiquement un écart de 1000 ans entre ces deux théories. Le concept des cinq éléments fut rapidement intégré à la théorie du yin et du yang pour donner une explication sur le tao qui est à l'origine de toute chose.  Malgré le succès rencontré dans un grand nombre de domaines d'application ( astrologie, géomancie, médecine traditionnelle ), il est difficile de donner une justification cohérente au niveau de la date de parution de ces théories car la notion Taiji ( thái cực ) ( la limite suprême ) à partir de laquelle  les deux éléments principaux sont nés ( le yin et le yang ),  fut introduite seulement à l'époque de Confucius ( 500 ans avant J.C. ). Le  Taiji  a été l'objet de méditation des philosophes de tous les horizons depuis que le philosophe de l'époque des Song et le fondateur du néo-confucianisme,  Zhou Dunyi  ( Chu Ðôn Di ), avait  donné  à  ce concept  une nouvelle définition  dans son best seller: " Traité sur la figure Taiji" ( Thái Cực đồ thuyết ) :

 

Vô cực mà là thái cực, Thái cực  động sinh Dương, động đến cực điểm thì tĩnh, tĩnh sinh Âm, tĩnh đến cực đỉnh thì lại động. Một động một tĩnh làm căn bản cho nhau....

ÂM DƯƠNG

Du Wuji (Sans limite) au Taiji ( limite suprême ). La limite suprême, une fois en mouvement, génère le yang et à la limite du mouvement c'est le repos; le repos, à son tour, génère le yin et à la limite du repos c'est le retour au mouvement. Un mouvement et un repos , l'un prend racine dans l'autre..

 
 

Pour les Chinois, il y a un enchaînement dans le commencement de l'univers:

Thái cực sinh lưỡng nghi là Âm Dương, Âm Dương sinh Bát  Quái

De Taiji sortent le Ciel et la Terre, un Yin et un Yang qui donnent naissance aux   huit trigrammes.

L'incohérence  est tellement visible  dans l'ordre chronologique de ces théories car on avait attribué à Fu Xi (1) l'invention des  huit trigrammes il y avait 3500 ans avant J.C. tandis que la notion de Yin et de Yang fut introduite à l'époque de Zhou (1200 ans avant J.C.). En s'appuyant sur les découvertes archéologiques récentes en particulier sur la découverte des manuscrits sur soie de Mawangdui  (1973), les spécialistes chinois d'aujourd'hui avancent des énoncés inimaginables : Les hexagrammes précèdent les trigrammes ..., ce qui prouve que l'ordre chronologique de ces théories  est susceptible d'être sans cesse re-modifié conformément aux situations nouvelles.     On est amené à trouver dans cet imbroglio, une autre explication, une autre démarche,  une autre hypothèse selon laquelle la théorie de Yin -Yang et de 5 éléments a été appropriée à une autre civilisation.   Ce  serait celle de Văn Lang .  La confusion continue à être ancrée dans l'esprit du lecteur  avec les  fameux  Plan du fleuve et Ecrit de la Luo( Hà Ðồ Lạc Thư ).

Hà Ðồ
Le Plan du Fleuve

Peux-t-on accorder  de  la véracité à la légende chinoise lorsqu'on sait qu'il y avait aussi une incohérence complète dans l'ordre chronologique de la découverte de ces fameux Plan du Fleuve  et Ecrit de la Luo? Fou Xi  (Phục Hi ) ( 3500 avant J.C. ) découvrit le premier, le Plan du Fleuve ( Hà Ðồ ) lors d'une excursion sur le fleuve jaune. Il vit sortir de l'eau un dragon cheval (long mã ) portant  sur son dos ce plan. C'est à You Le Grand (2205 avant J.C.)  qu'on attribua la découverte de l'Ecrit de la Luo trouvé sur le dos de la tortue.  Pourtant c'est  grâce à l' Ecrit de la Luo et  à son explication ( Lạc Thư cửu tinh đồ ) qu'on arrive à établir et à interpréter correctement  le  schéma stellaire établi à partir de l'étoile polaire ( Bắc Ðẩu ) et  trouvé sur  ce fameux Plan du fleuve selon le principe du Yin et du Yang et de 5 éléments.

 

L'Ecrit de la Luo devait être trouvé avant l'apparition du Plan du Fleuve. Cela met en évidence la contradiction trouvée dans l'ordre chronologique de ces découvertes.
Certains Chinois ont eu l'occasion de remettre en question l'histoire traditionnelle établie jusque-là dans l'orthodoxie confucéenne par les dynasties chinoises. C'est le cas de Ouyang Xiu (1007-1072 )  qui a vu  dans ce fameux plan  le travail de l'homme. Il a réfuté  le "don du Ciel" dans son ouvrage intitulé "Questions d'un enfant sur le Yi King ( Yi tongzi wen ) " ( Zhongguo shudian, Pékin 1986 ) . Il y a préféré la version de l'invention humaine.

 

 
 

Le  fameux mot "Luo" (Lạc)  trouvé  dans le  texte du Grand Commentaire de Confucius :


     Thị cố thiên sinh thần vật, thánh nhân tắc chi, thiên địa hóa thánh nhân hiệu chi; thiên tượng, hiện cát hung, thánh nhân tượng chi. Hà xuất đồ, Lạc xuất thư, thánh nhân tắc chi


      Cho nên trời sinh ra  thần vật, thánh nhân áp dụng theo; trời đất biến hoá, thánh nhân bắt chước; trời bày ra hình tượng. Hiện ra sự  tốt  xấu, thánh nhân phỏng theo ý tượng. Bức đồ hiện ra sông Hoàng  Hà, hình chữ hiện ở sông Lạc, thánh nhân áp dụng .


    Le Ciel donne naissance aux choses divines, les Sages les prennent comme critère. Le Ciel et la Terre connaissent des changements et des transformations, les Sages les reproduisent. Dans le Ciel sont suspendues des images manifestant la fortune et l'infortune, les Sages les imitent. Du Fleuve jaune sort le Plan, de la rivière Luo sort l'Ecrit, les Sages les prennent comme modèles

continue à être  interprété jusqu'à aujourd'hui  comme le nom de la rivière Luo, un affluent du fleuve jaune qui traverse et nourrit le centre la Chine.  On continue  à voir  dans  ces fameux Plan du Fleuve  et Ecrit de la Luo les prémices  de la civilisation chinoise.   Des dessins et des figures aux signes  trigrammatiques, des signes trigrammatiques aux signes linguistiques,  on pense à la marche de la civilisation chinoise dans Yi King sans croire qu'il pourrait être le modèle  emprunté par le Sage à une autre civilisation. Pourtant si Luo  est associé au mot Yue, cela  désigne la tribu Lạc Việt (Luo Yue ) dont les Vietnamiens sont issus. S'agit-il d'une pure coïncidence ou de l'appellation employée par les Sages You le Grand ou Confucius pour se référer à la civilisation de Văn Lang?  Lạc Thư désigne effectivement l'écrit de la tribu Luo, Lạc tướng ses généraux, Lạc điền son territoire, Lạc hầu ses marquis etc .....

Il est assez troublant de constater que la théorie de Yin -Yang et de 5 éléments trouve  sa parfaite cohésion  et son  fonctionnement dans  le gâteau de riz gluant, preuve intangible de la civilisation de Văn Lang.  Outre  l'eau dont on a besoin pour faire cuire le gâteau, on trouve dans sa constitution   les 4 éléments essentiels (viande, fèves jaunes,  riz gluant,  feuilles de bambou ou de latanier) . Le cycle d'engendrement  (Ngũ hành sinh) de 5 éléments  est bien visible  dans la confection de ce gâteau.  A l'intérieur du gâteau, on  trouve un  morceau de viande de porc  de couleur rouge ( le Feu ) entouré par une sorte de pâte faite avec des fèves de couleur jaune  ( la Terre ).  Le tout est enveloppé par  le riz gluant de couleur blanche (le Métal) pour  être cuit avec de l'eau bouillante (l'Eau ) avant de trouver une coloration verte sur sa surface grâce aux feuilles de latanier ( le Bois ).

 

 

Cycle d’engendrement


Feu->Terre->Métal->Eau->Bois->Feu

Ngũ hành tương sinh

Bánh chưng
bánh dầy
 

Le feu avec ses cendres nourrit la terre au centre de laquelle on trouve les métaux. Ceux-ci  mis au four se liquéfient.  Grâce à l'eau, les plantes se nourrissent. Ces dernières peuvent provoquer le feu avec la chaleur.


Hoả sinh Thổ, Thổ sinh Kim, Kim sinh  Thủy , Thủy sinh Mộc , Mộc sinh Hoả.

Les deux  formes géométriques, un carré et un cercle que prend ce gâteau, correspondent bien  au Yin (Âm) et au Yang (Dương ). Du fait que le souffle Yang reflète la plénitude, la pureté,  on lui attribue la forme d'un cercle. Quant au Yin, on trouve en ce souffle l'impureté, la limitation. C'est pourquoi on lui donne la forme  d'un carré.  Une légère différence  a été notable  dans la définition du Yin-Yang des Chinois et dans celle des Vietnamiens. Pour ces derniers, le Yin a tendance d'être en mouvement (động ). C'est pour cela qu'on ne trouve que la présence  des  5  éléments  dans le  Yin représenté par le gâteau de riz en forme de carré (Bánh chưng).  Ce n'est pas le cas du gâteau en forme de cercle  que symbolise le Yang ayant  tendance de porter le caractère "immobile" (tĩnh).  C'est probablement la raison qui explique jusqu'à aujourd'hui que la loi des Yin-Yang et de 5 éléments ne connaît pas un grand pas dans son évolution et que ses applications continuent à porter le caractère mystique et confus dans l'opinion publique à cause de l'erreur introduite dans la définition du Yin-Yang par les Chinois.

On a l'habitude de dire "Mẹ tròn, con vuôn" en vietnamien  pour souhaiter à la mère et à son enfant une bonne santé au moment de la naissance.  Cette expression est employée comme une phrase  de politesse si on ne sait  pas qu'elle a été léguée par nos ancêtres dans le but  retenir notre attention sur le caractère créateur de l'Univers. De ce dernier sont nés le Yin et le Yang qui sont non seulement en opposition mais aussi en interaction et en corrélation.  La complémentarité et l'indissociabilité de ces deux pôles  sont à la base  du développement satisfaisant de la nature. Le jeu typiquement  vietnamien " Chơi ô ăn quan" témoigne aussi du parfait  fonctionnement de la théorie de Yin-Yang et de 5 éléments. Le jeu s'arrête quand on ne trouve plus des jetons  dans les deux demi-cercles extrêmes  correspondant aux deux pôles Yin et Yang.

 
 
 
 
 

Aucun Vietnamien ne cache son émotion lorsqu'il voit sur l'autel de ses ancêtres le gâteau de riz  gluant lors de la fête du Tết. Pour lui, ce mets d'apparence peu séduisante et n'ayant aucun goût succulent  a une signification particulière. Il témoigne  non seulement du  respect et de  l'affection  que le Vietnamien  aime entretenir à l'égard de ses ancêtres mais aussi de l'empreinte d'une civilisation vieille de 5000 ans. Ce gâteau de riz gluant est  la preuve incontestable  du parfait fonctionnement de Yin et de Yang et de 5 éléments. Il est le seul legs intact que le Vietnamien a réussi à recevoir de la part de ses ancêtres   dans les tourbillons de l'histoire. Il ne peut pas rivaliser avec  les chefs d'oeuvre des autres civilisations comme la  muraille de Chine ou les pyramides des pharaons  faites avec de la sueur et du sang. Il  est  le symbole vivant  d'une civilisation  qui a légué à l'humanité  un savoir  d'une valeur inestimable dont on continue à se servir dans un grand nombre de domaines d'application ( astronomie, géomancie, médecine, astrologie  etc ..).

Avec ce gâteau de riz gluant, le Vietnamien a l'occasion de remémorer son origine, de renouer le fil de son passé et de retrouver la fierté dans sa civilisation millénaire. Celle-ci qui malgré le poids de la longue domination chinoise (1000 ans), continue à ne pas se laisser assimiler, finit par préserver son originalité et  par se constituer en une culture nationale indépendante.