L'un des charmes de la poésie vietnamienne réside dans l'utilisation des sentences parallèles. On y trouve non seulement l'antithèse des idées ou des mots employés mais aussi la pertinence de la pratique du parallélisme. C'est pourquoi les sentences parallèles constituent l'une des difficultés majeures pour les novices mais elles deviennent néanmoins l'un des attraits incontestables pour les poètes vietnamiens connus comme Hồ Xuân Hương, Tự Ðức, Cao Bá Quat, Ðoàn Thị Ðiểm, Nguyễn Ðình Chiễu etc ...


Ceux-ci ont eu l'occasion de les utiliser savamment. Ils nous ont légué des sentences dignes de leur talent inouï et servant toujours de référence dans la poésie vietnamienne. Grâce au contraste des mots ou d'idées à l'intérieur d'un vers ou de strophe en strophe, le poète réussit à mettre en relief un motif ou une critique et à renforcer la vigueur de sa pensée. Il compose ces sentences à partir des règles prosodiques établies essentiellement sur l'alternance des tons égaux (ou bằng) et obliques (ou trắc) tout en s'appuyant sur la puissance des combinaisons mélodieuses et harmoniques des mots utilisés, accrue par l'extrême musicalité de la langue vietnamienne et sur le contraste d'idées.

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Les sentences parallèles font partie de ce que chacun des Vietnamiens ne peut pas manquer à l'occasion de la fête du Tết. Les deux phrases suivantes:


Thịt mỡ, dưa hành câu đối đỏ,
Cây nêu, tràng pháo, bánh chưng xanh

Viande grasse, légumes salés, sentences parallèles rouges,
Mât du Tết, chapelets de pétards, gâteaux de riz du nouvel an.


témoignent de la familiarité et de l'attachement profond que le Vietnamien aime réserver à cette prosodie populaire lors du nouvel an. Riche ou pauvre, poète ou non, chacun tente d'avoir ces sentences pour les déposer sur l'autel des ancêtres ou pour les accrocher à l'entrée de sa maison. Il les compose lui-même ou se procure auprès des lettrés celles qui formulent le mieux ses aspirations personnelles.

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Les sentences parallèles constituent en quelque sorte un passe-temps intellectuel, un art dont les poètes de grand renom ne peuvent pas  se passer. Ces derniers ont réussi à l'exercer avec une facilité étonnante et une ingéniosité remarquable. Les sentences parallèles reflètent exactement ce que le poète a vu et a ressenti dans la vie quotidienne.

Rien n'est étonnant de voir l'engouement des Vietnamiens pour cette prosodie subtile depuis plusieurs générations. Elle devient non seulement le plaisir du peuple mais aussi un arme efficace contre l'oppression, l'obscurantisme et la provocation.

 

 

 
 

Les sentences parallèles trouvent probablement leur origine dans la littérature chinoise. Elles sont connues en vietnamien sous le nom "Doanh thiếp" (1) (manuscrit accroché au poteau de la maison). Elles comprennent deux membres. Ceux-ci sont appelés membre supérieur (vế trên) et membre inférieur (vế dướ'i). Ils s'appellent membre émis (vế ra) et membre répondant (vế đối) quand l'un est composé par une personne et l'autre par une autre. On trouve quelques caractéristiques communes à ces 2 membres:·  Le nombre de mots doit y être le même.


·  Le contenu doit y être convenable au niveau de la signification quand il s'agit de l'antithèse ou du parallélisme des idées.


·  La forme doit y être respectée quand il s'agit du contraste des mots employés (respect de l'ordre de l'emplacement des noms, des adjectifs et des verbes, observation des règles d'opposition des registres sonores bang et trac).


Dans l'exemple cité ci-dessous,


Gia bần tri hiếu tử
Quốc loạn thức trung thần.

La famille pauvre discerne des enfants pieux
Le pays en désordre reconnaît des sujets fidèles.


on constate qu'il y a le même nombre de mots (5 dans chaque membre), le parallélisme des idées et l'observation stricte des registres sonores bang et trac employés dans les deux membres. A la place du ton bang (bần) du vers supérieur on retrouve un ton trac (loạn) au même emplacement dans le vers inférieur. De même, les tons trac restants du vers supérieur hiếu et tử sont remplacés respectivement par les deux tons bang trung et thần dans le vers inférieur.

 

 

Les sentences parallèles constituées de un à trois mots pour chacun des membres s'appellent des petites sentences parallèles ((ou tiểu đối en vietnamien). Lorsqu'elles contiennent de quatre à sept mots et suivent les règles prosodiques de la poésie, on les désigne sous le nom de "sentences parallèles poétiques" (ou câu đối thơ). C'est le cas de l'exemple cité ci-dessus. En cas du parallélisme d'idées, on les appelle đối xuôi en vietnamien. Dans ce cas, aucune opposition d'idées n'y est décelée. Par contre, il y a une relation intime entre leurs deux membres, c'est ce qu'on trouve dans ces deux sentences suivantes:

Vũ vô kiềm tỏa năng lưu khách
Sắc bất ba đào dị nịch nhân.

Sans avoir la serrure à la porte, la pluie peut retenir celui qui est pressé de partir
Sans la possibilité de faire les vagues de la mer, la beauté d'une fille peut noyer celui qui s'en est épris.


Dans le cas contraire, on les appelle đối ngược en vietnamien.

Le parallélisme d'idées est fréquemment employé par le poète Cao Bá  Quát. Il y a eu une anecdote sur lui lors du passage de l'empereur Minh Mạng dans son village quand il était encore un jeune garçon. Au lieu de se cacher, il se jeta dans un étang pour prendre une baignade. Devant son attitude absurde, il fut ligoté et emmené devant Ming Mạng sous un soleil accablant. Celui-ci, surpris par sa hardiesse et son jeune âge, lui proposa de le libérer à une seule condition qu'il réussît à composer une sentence appropriée répondant à celle émise par l'empereur. En voyant la poursuite engagée par le plus gros poisson sur le petit dans l'étang, l'empereur commença à dire:

Nước trong leo lẽo, cá  đóp cá
L'eau étant tellement limpide, le poisson happe le poisson.


Sans hésitation, Cao Bá Quát répliqua avec une facilité étonnante:
Trời nắng chan chan, người trói người

Le soleil étant tellement accablant, l'homme ligote l'homme.

       
 

Émerveillé par sa promptitude et par son talent inouï, l'empereur fut obligé de lui rendre la liberté. Cao Bá Quát, connu pour son indépendance, sa présomption et son mépris à l'égard du système mandarinal, était obligé de relever souvent le défi lancé par ses adversaires. Un beau jour, profitant de sa participation à un exposé organisé par un mandarin sur la poésie, il ne cessa pas de faire le clown lorsque ce dernier donnait des explications simplistes sur des questions posées par le public. Enervé par sa provocation continue, le mandarin fut obligé de le défier dans l'intention de le punir immédiatement en lui demandant de donner une sentence appropriée répondant à celle émise par lui-même :

Nhi tiểu sinh hà cứ đác lai, cảm thuyết Trình, Chu sự nghiệp
Mầy là gả học trò ở đâu đến mà dám nói đến sự nghiệp của Trương Công và Chu Công?
Etant un élève venant de je ne sais quel coin, oses-tu citer les oeuvres de Trương Công et Chu Công?


Sans hésitation, il lui répondit avec impertinence:


Ngã  quân tử kiên cơ nhi tác, dục ai Nghiêu Thuấn quân dân
Ta là bậc quân tử, thấy cơ mà dấy, muốn làm vua dân trở nên vua dân đời vua Nghiêu vua Thuấn.

Etant un homme de ren (2), profitant des moments opportuns pour m'élever, puis-je devenir roi à l'image des rois Nghiêu et Thuấn?

Les sentences parallèles constituaient autrefois un lieu de prédilection où les Chinois et les Vietnamiens aimaient s'affronter publiquement.
La sentence répondante du lettré Giang Văn Minh, ancrée dans la mémoire de tout un peuple et perpétuée depuis plusieurs générations :

 

Ðằng giang tự c huyết do hồng
Le fleuve Bạch Ðằng continue à être teinté avec du sang rouge.


continue à illustrer sa détermination infaillible face à la provocation de l'empereur des Ming avec sa sentence émise suivante:


Ðồng trụ chí kim đài dĩ lục
Le pilier en bronze continue à être envahi par la mousse verte.

 

 

Il y a aussi des poètes anonymes qui nous ont laissé des sentences parallèles mémorables. C'est celles qu'on a trouvées sur l'autel du héros national Nguyễn Biểu dans la commune Bình Hô` (Nord Viêt-Nam).


Năng diệm nhơn đầu năng diệm Phụ
Thượng tồn ngô thiệt thượng tôn Trần

Ăn được đầu người thì co' thể ăn cả Trương Phụ
Còn lưỡi của ta thì còn nhà Trần


En mangeant la tête humaine, on peut manger aussi Trương Phụ
En ayant encore la langue, je peux survivre autant que la dynastie des Trân.

     
     
 

Grâce à ses deux sentences, le poète anonyme a voulu rendre un vibrant hommage au héros national. Celui-ci fut noyé par le généralissime chinois Trương Phụ après que ce dernier eut organisé un banquet somptueux en son honneur. Pour intimider Nguyễn Biểu, Trương Phụ n'hésita pas à lui présenter un plat où on trouvait la tête décapitée d'un adversaire. Au lieu d'être effrayé par cette présentation, Nguyễn Biểu resta impassible, se servit des baguettes pour déloger les yeux et les mangea savoureusement.


Lors de la chute de Saigon en 1975, un anonyme a composé les deux sentences parallèles suivantes:


Nam Kì Khởi Nghĩa tiêu Công Lý
Ðồng Khởi vùng lên mất Tự Do.

Le soulèvement du Sud anéantit la justice
La révolte en marche fait périr la liberté

car les noms des boulevards Công Lý et Tự Do ont été remplacés respectivement par Nam Kì Khởi Nghĩa et Ðổng Khởi dans la ville bouillonnante du Sud.

C'est par le biais de ces sentences que le poète anonyme a voulu mettre en relief sa critique acerbe à l'égard du régime.
Profitant de la subtilité trouvée dans les sentences parallèles et du sens figuré dans la langue vietnamienne, les hommes politiques vietnamiens, en particulier l'empereur Duy Tân, ont eu l'occasion de s'en servir souvent pour sonder ou ironiser sur l'adversaire.
Caressé par l'idée de fomenter depuis longtemps une insurrection contre les autorités coloniales, Duy Tân, profitant de l'excursion maritime qu'il a effectuée avec le premier ministre Nguyễn Hữu Bài à la plage Cửa Tùng (Quảng Trị), proposa à ce dernier de lui donner une réplique appropriée à sa sentence émise:

Ngồi trên nước không ngăn được nước
Trót buôn câu đã lỡ phải lần

Etant assis sur l'eau, on est incapable de la retenir
En commettant l'erreur de jeter l'appât, on n'a plus la possibilité de le retirer.


À travers ces deux sentences, Duy Tân a voulu connaître l'intention politique de son ministre Nguyễn Hữu Bài car le mot "nước" en vietnamien désigne à la fois l'eau et le pays. Il aimerait savoir si ce dernier était de son avis ou à la solde des colonialistes français. Connaissant la conjoncture politique et proche des autorités coloniales, Nguyễn Hữu Bài a préféré l'immobilisme et une politique de concertation en donnant la réplique suivante:

 

 



Ngẫm việc đời mà ngán cho đời
Liệu nhắm mắt đến đâu hay đó

En réfléchissant mûrement sur la vie, on en est dégoûté.
En tentant de fermer les yeux, on n'a qu'à attendre le moment propice.

En ironisant sur son adversaire, Ðặng Trần Thường, celui qui l'a jugé pour son tort d'être le partisan de l'empereur Quang Trung avec la sentence suivante:  


Thế Chiến Quốc, thế Xuân Thu, gặp thời thế, thế thời phải thế
À l'époque des Royaumes Combattants ou des Printemps Automnes, quiconque rencontrant le moment opportun, en profite pour devenir celui qu'il est


Ngô Thời Nhiệm a réussi à donner une réplique parfaite à celle annoncée par son adversaire Ðặng Trần Thường, un partisan de l'empereur Gia Long


Ai Công hầu, ai Khanh tướng, trên trần ai,
ai dễ biết ai

On est duc et marquis ou mandarin et ministre; quiconque vivant dans cette société, distingue facilement le rôle que chacun assume.


Il arriva à montrer non seulement sa bravoure mais aussi son mépris à l'égard des gens arrivistes comme Ðặng  Trần Thường. Irrité par ces propos vexants, ce dernier donna l'ordre à ses subordonnés de le fouetter à mort devant le temple de la littérature. Ngô Thời Nhiệm n'a pas eu tort de rappeler à Ðậng Trần Thường cette remarque car il fut condamné à mort plus tard par l'empereur Gia Long.

Phu’, c'est le nom en vietnamien qu'on attribue aux sentences parallèles ayant un grand nombre de mots ou de membres. C'est le cas de l'exemple de sentences employées par Ngô Thời Nhiêm et Ðặng Trần Thường. Lorsque celles-ci comprennent plusieurs membres de phrases, trois ( dans l'exemple cité ci-dessus ) ou plus, au milieu desquels on insère un membre très court, on les appelle sous le nom gối hạc ( la rotule de la grue ) en vietnamien car on trouve une ressemblance avec le schéma de la jambe de la grue avec les deux membres longs séparés par la rotule.

       
 


Les sentences parallèles deviennent au fil des années l'expression  populaire véridique de tout un peuple en lutte permanente contre l'obscurantisme et l'oppression. En donnant à ce dernier l'occasion de montrer son caractère, son tempérament et son âme, elles réussissent à justifier ce que la romancière Staël a eu l'occasion de dire:
En apprenant la prosodie d'une langue, on entre intimement dans l'esprit de la nation qui la parle.
C'est avec ces sentences parallèles qu'on peut comprendre et sentir mieux le Viêt-Nam. On serait alors plus proche de son peuple et de sa culture.

 
 

(1) Doanh thiếp : sentences parallèles.

(2) Être ren : c’est savoir faire régner bonne foi, tolérance, diligence et générosité.Le mot ren est cité 109 fois dans les Analectes du Confucius.