Thành Thái

thanhthai

 

Thành Thái (1879-1954)

Sa folie pour l’amour de son pays et de son peuple.

En hommage à l’homme ayant consacré toute sa vie pour son pays et pour son peuple à travers mes quatre vers en Six-huit:

Ta điên vì nước vì dân
Ta nào câm điếc một lần lên ngôi
Trăm ngàn tủi nhục thế thôi
Lưu đày thể xác than ôi cũng đành

Je suis fou pour l’amour de mon pays et de mon peuple
Je ne peux pas rester muet et sourd, une fois sur le trône
J’accepte d’avoir pitié de moi-même et de me sentir humilié ainsi
Je ne me plains pas de laisser mon corps languir avec tant d’années d’exil.

Avant de devenir l’empereur Thành Thái, il fut connu sous le nom Bửu Lân. Il était le fils de l’empereur Dục Ðức qui avait été assassiné ignoblement par les deux mandarins confucianistes Tôn Thất Thuyết et Nguyễn Văn Tường et le petit-fils du mandarin Phan Ðinh Bình. Comme ce dernier s’opposa maladroitement à l’intronisation de l’empereur Ðồng Khánh par les autorités coloniales, Ðồng Khánh ne tarda pas à se venger en éliminant lâchement ce vieux mandarin et en mettant en résidence surveillée Bửu Lân et sa mère dans l’enceinte de la cité pourpre au palais Trần Võ pour éviter tous les germes de la révolte. C’est pour cela qu’à la mort de Ðồng Khánh et à l’annonce du choix de son fils comme successeur par les autorités coloniales, la mère de Bửu Lân fut surprise et fondît en larmes car elle était toujours obsédée par l’idée que son fils connaîtrait probablement le même sort que son mari, l’empereur Dục Dức et son père, le mandarin Phan Ðình Bình. Si Bửu Lân fut préféré à la place des autres princes, cela revint incontestablement à l’ingéniosité de Diệp Văn Cương, l’amant présumé de sa tante, la princesse Công Nữ Thiện Niệm car Diệp Văn Cương était le secrétaire particulier du résidant général Rheinart, chargé par ce dernier de mener les transactions auprès de la Cour impériale en vue de trouver un compromis sur la personne à choisir pour succéder à l’empereur Ðồng Khánh. 

Il devint involontairement ainsi notre nouvel empereur connu sous le nom Thành Thái. Il ne tarda pas à se rendre compte que son pouvoir était très limité, que le traité de Patenôtre n’était jamais respecté et qu’il n’avait aucun droit de regard sur la conduite et l’avenir de son pays. Contrairement à son prédécesseur Ðồng Khánh, proche des autorités coloniales, il tenta de mener une résistance passive en contrecarrant d’une manière systématique la politique de ces dernières par ses propos provocants et par ses gestes inamicaux. On nota sa première altercation virulente avec le résident général Alexis Auvergne au moment de l’inauguration du nouveau pont enjambant la Rivière des Parfums. Fier de la prouesse technique et sûr de la solidité du pont, Alexis Auvergne n’hésita pas à dire à Thành Thái avec son cynisme inhabituel:

Quand vous aurez vu ce pont s’écrouler, votre pays sera indépendant.
Pour montrer l’importance que les autorités coloniales ont donnée à ce nouveau pont, elles lui octroyaient un nouveau nom “Thành Thái”. Cela rendit l’empereur furieux car en prenant le prétexte que tout le monde pouvait piétiner sur sa tête par le passage de ce pont, il interdît à ses sujets de l’appeler avec le nouveau nom et les incita se servir de l’ancien nom ” Tràng Tiền”.

Quelques années plus tard, lors du passage d’une tempête violente, le pont s’écroula. Thành Thái ne tarda pas à rappeler à Alexis Auvergne ce qu’il lui avait dit avec son humour noir. Alexis Auvergne rougit de honte et fut obligé de déguerpir devant ces propos gênants. La mésentente avec les autorités s’amplifiait de jour en jour avec le remplacement de l’ancien résident général par Sylvain Levecque. Celui-ci ne tarda pas mettre en place son réseau de surveillance étroite depuis qu’il avait appris que Thành Thái continuait à se rapprocher de son peuple par le biais de ses réformes et de ses déguisements en civil ou en mendiant dans les villages. C’est le premier empereur du Viêt-Nam ayant pris l’initiative de se faire couper les cheveux à l’européenne, ce qui étonna tant de ses mandarins et de ses sujets lors de sa première apparition. Mais c’est aussi le premier empereur qui incita à ses sujets à suivre l’enseignement français. Il fut l’artisan de plusieurs réalisations architecturales. Il est aussi le premier empereur de la dynastie des Nguyễn qui voulait s’intéresser énormément à la vie quotidienne de ses sujets et connaître leurs difficultés journalières. On rapporta que lors de l’une de ses excursions escortées, il rencontra sur son passage un pauvre qui était en train de porter un fardeau pesant de bambous Son garde du corps avait l’intention de dégager le passage mais il l’empêcha de le faire en lui disant:
On n’est ni citoyen ni empereur comme il le faut dans ce pays. Pourquoi doit-on le chasser? Lors de ses excursions, il était habitué à s’asseoir souvent sur une natte, entouré par des villageois et à discuter avec eux sur toutes les questions posées. C’est par l’une de ses excursions qu’il ramena à la Cité pourpre une jeune rameuse acceptant de l’épouser et devenant ainsi sa concubine. Il était très connu pour exceller dans le battement de tambour.

C’est pourquoi il n’hésita pas à faire venir dans la cité pourpre tous les meilleurs batteurs de tambour du pays, leur demander de jouer au tambour devant sa cour et les récompenser énormément selon leur mérite. On rapporta qu’un beau jour, il rencontra un batteur de tambour ayant l’habitude d’incliner sa tête au moment où il jouait au tambour. En voulant l’aider à corriger cette manie inesthétique, il lui dit avec plaisanterie :
Si tu continues à jouer encore de cette manière, je suis obligé d’emprunter ta tête.

Dès lors, le batteur de tambour, se souciant incessamment de la prochaine convocation, fut accaparé par ses angoisses et mourut d’une crise cardiaque. En apprenant un beau jour, le décès de ce batteur de tambour, Thành Thái fut pris de remords, convoqua sa famille et donna à cette dernière une grande somme d’argent pour subvenir à ses besoins quotidiens.

Sa manière de plaisanter, ses déguisements fréquents, son comportement quelquefois étrange et incompréhensible par les autorités coloniales, donnaient à ces dernières l’opportunité de le taxer de folie.

Semblable à Sun Bin (Tôn Tẩn ) qui vivait au premier siècle de la période des Royaumes Combattants en Chine et qui, grâce à sa folie déguisée, réussît à s’échapper de son ami ingrat Pang Juan ( Bàng Quyên ) et à défaire le royaume de Wei ( Nước Ngụy ) quelques années plus tard, Thành Thái, au lieu de se défendre contre cette calomnie intentionnelle, pensa aussi que la folie était le moyen le plus efficace pour se mettre à l’abri et pour contrarier la politique des autorités coloniales par ses actes insensés tout en lui permettant d’agir dans la coulisse par le recrutement d’une armée de jeunes filles dont le rôle ne fut jamais éclairci et tout en espérant attendre le moment propice à l’insurrection populaire. Mais il n’avait jamais le temps de réaliser son ambition car avec le consentement du premier ministre de cette époque, Trương Như Cường, les autorités coloniales profitaient de sa folie déguisée pour l’obliger à abdiquer et comptaient sur ce ministre pour mettre en place la régence. Devant le refus catégorique de Trương Như Cường, sa fidélité infaillible envers la dynastie des Nguyễn et sa réclamation de respecter strictement le traité de Patenôtre, les autorités coloniales furent obligées de choisir l’un des fils de Thành Thái comme successeur , le prince Vĩnh San connu plus tard sous le nom Duy Tân.

Quant à Thành Thái, il fut déporté d’abord à Vũng Tàu (ancien cap St Jacques) à l’automne de l’année 1907 puis plus tard à l’île de la Réunion avec son fils, l’empereur Duy Tân en 1916. Il lui fut permis de retourner seulement au Viêt-Nam en 1945 après la mort de Duy Tân et de rester consigné dans le Sud Viêt-Nam à Vũng Tàu durant les dernières années de sa vie.

Est-il possible de le taxer de folie lorsqu’on sait qu’à travers son poème intitulé “Hoài Cổ (Retour vers le passé) , Thành Thái était tellement lucide et n’arrêtait pas de gémir de douleur devant la situation alarmante de son pays? D’autres huitains de vers de sept pieds que nous connaissons tels que ” La tempête de l’année du Dragon en 1904 ( Vịnh Trận Bão năm Thìn )” ou “Profession de foi ( Cảm Hoài )” montrent non seulement la maîtrise parfaite de Thành Thái dans l’application stricte des règles prosodiques et difficiles de la poésie vietnamienne mais aussi la fierté douloureuse d’un grand empereur qui, malgré un exil forcé durant presque un demi-siècle ( 1907-1954 ) par les autorités coloniales, continuait à afficher sa conviction et sa foi inébranlable à la libération de son pays. On sent déjà qu’à travers lui se forgent sur cette terre des légendes les instruments de la future révolte.

Pour lui, sa maladie incurable n’avait que le but de vouloir réaliser son grand dessein, de vouloir rendre à son peuple la dignité tant attendue depuis si longtemps et de vouloir montrer à la postérité le sacrifice et le prix que même celui qui était considéré jusqu’alors comme une personne aliénée par les autorités coloniales devait payer pour ce pays ( 47 ans d’exil ). Il ne pourrait pas se relever de cette “maladie” dans le contexte politique de cette époque.


Jusqu’à nos jours, aucun document historique ne nous prouve la démence de Thành Thái mais il nous révèle plutôt la folie d’un grand empereur pour l’amour de son pays et de son peuple, l’affliction sempiternelle d’un grand patriote face au destin de son pays.


 

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