On a l'habitude de dire en vietnamien :

Nhân chi sơ, tính bản thiện

pour rappeler que le genre humain est naturellement bon à la naissance. Les défauts qu'il possède, ont été acquis durant son existence. C'est l'environnement ou la société
(où il a été élevé)
qui sont responsables de ce comportement néfaste.

 

 

 

C'est aussi pour cela que les Vietnamiens ne négligent pas de donner une bonne éducation à leurs jeunes enfants. Elle est la condition indispensable dans la vie d'un enfant. Elle est plus primordiale que le savoir. C'est pourquoi on est habitué à dire :

Tiên học lễ, hậu học văn.
D'abord l'éducation puis le savoir.

 

L'éducation permet à l'enfant de connaître les droits et les devoirs non seulement envers ses proches mais aussi envers la société et le pays. Elle peut faire ressortir ce qui existait déjà chez l'enfant sous une forme latente. Grâce à l'éducation, l'enfant connaît ce qu'il doit à ses parents, à son pays et à la société. Il sait aussi de quelle manière il faut se comporter juste envers les gens. L'éducation va lui inculquer la moralité dans son intérêt et dans celui de la société et du pays. Un homme instruit mais peu éduqué est très nuisible à la société et au pays car en profitant de son savoir, il ne sait qu'assouvir ses aspirations personnelles.

Par contre, un homme éduqué mais peu instruit reste figé avec ses contraintes morales. Il est très limité dans ses initiatives. Il est incapable de faire évoluer les idées et de faire la moindre synthèse dans le but d'apporter une solution adéquate à ses difficultés journalières et de mieux servir la société et le pays. Les Vietnamiens se réfèrent souvent à la maxime suivante:

Bất giáo nhi thiện, phi thánh nhị hà?

Không dạy mà biết, đó là Thánh vậy

Si on arrive à tout connaître sans avoir besoin d'être éduqué, cela mérite d'être un saint


pour accorder à l'éducation une grande importance. Ils sont très attachés, non seulement à l'école et à la formation que leurs rejetons recevront de la part des maîtres d'écoles mais aussi au milieu social que ces derniers iront fréquenter. Ils ne cessent pas de s'inspirer de l'histoire de la mère de Mencius (1) qui n'hésita pas à déménager trois fois afin de procurer à son fils un meilleur cadre pour ses études malgré le peu de moyens financiers dont elle disposa à cette époque. On ne peut pas mettre en doute l'intérêt que les Vietnamiens continuent à porter au milieu social que leurs jeunes enfants vont fréquenter lorsqu'on connaît le proverbe vietnamien suivant:

Gần mực thì đen, gần đèn thì sáng.
Près de l'encre, on se noircit, près de la lumière on s'éclaire
.

 

 

Cette maxime ne va pas en tout cas à l'encontre des faits historiques que les Vietnamiens ont eu l'occasion de connaître quand ils étaient encore sur les bancs de l'école. Par contre, ces faits apportent des preuves supplémentaires leur permettant d'avoir une observation plus pertinente à l'égard du milieu social. Ils montrent aussi l'importance accordée au rôle de l'être humain dans la Triade (Tam Tài) prônée souvent par le taoïsme: Ciel- Etre humain -Terre (Thiên - Nhân- Ðịa ). Celui-ci n'est pas non seulement le trait d'union entre le Ciel et la Terre mais aussi l'élément essentiel sur lequel est basé l'équilibre de la nature et de l'univers. Bien qu'il soit nourri par la Terre avec ses ressources et protégé par le Ciel avec ses saisons (Thiên Thời Ðịa Lợi Nhân Hoà), l'être humain continue à être le principal responsable de l'harmonie de la nature et de l'univers car c'est lui qui par sa culture et sa vertu, permet au Ciel de retrouver ses lois naturelles et à la Terre son évolution normale. Sans la charité et la loyauté (Nhân Nghĩa), l'être humain aveuglé par les désirs et les ambitions démesurées ne sait qu'engendrer la violence et la désolation. Il peut redécouvrir la source de moralité dans son propre coeur au prix de l'éducation et de l'instruction. Grâce à cette dernière, il arrive à se comporter au juste milieu, à agir avec sagesse et à ne pas se laisser entraîner dans les passions insatiables. C'est ce qu'avait dit le sage Confucius dans le livre des Rites (Kinh Lễ):

Le jade, s'il n'est pas taillé, ne peut prétendre au joyau.
L'homme, s'il ne façonne son esprit par le savoir, ne saurait accéder au Tao (2).

mais c'est aussi la constatation que les Vietnamiens ont relevée à travers l'histoire de leur pays et de leurs rois. C'est le cas du fondateur de la dynastie des Ly', Công Uẩn conseillé par le moine Vạn Hạnh ou celui de la dynastie des Nguyên, Phúc Ánh guidé par l'évêque français Pigneau de Béhaine. Le premier était orphelin de père à la naissance. Le jeune Công Uân fut adopté à l'âge de quelques jours par le moine Lý Khánh Vân après le suicide de sa mère Phạm Thị ayant eu honte d'être enceinte avec un inconnu. Il fut éduqué très tôt par le célèbre bonze Vạn Hạnh. Grâce à l'éducation et à la sagesse que ce dernier a su lui donner, le jeune Công Uân ne tarda pas à devenir plus tard un grand roi du Viêt-Nam connu sous le nom Lý Thái Tổ.

Contrairement au généralissime Lê Hoàn qui s'imposa par la force dans la conquête du pouvoir, il fut choisi unanimement par les mandarins de la Cour impériale pour remplacer le "Néron" vietnamien Lê Long Ðĩnh. Après quelques années de règne, il se rendit compte que Hoa Lư, la capitale du Viêt-Nam construite dans une région montagneuse était trop difficile d'accès. Il était impossible d'y assurer la prospérité et de pérenniser la destinée du Viêt-Nam. Il fallut transférer la capitale à Ðại La, l'ancienne capitale du proconsul de la dynastie chinoise des Tang Kao Pien (Cao Biền) à l'époque de la domination chinoise.

Cette ville pouvait mettre la population à l'abri des inondations et des crues avec ses terrains assez élevés et bien exposés mais c'était aussi un emplacement correspondant à l'orientation favorable des monts et des fleuves et à la position du dragon lové et du tigre assis. Pour éviter d'éveiller la grogne populaire, il n'hésita pas à recourir à la crédulité de son peuple comme le fera le conseiller du héros Lê Lợi, Nguyẽn Trãi plus tard dans la lutte de libération contre les Ming. Il fit circuler par la rumeur qu'il avait vu surgir un dragon d'or de Ðại La et s'envoler dans le ciel dans son rêve. C'était pour cela que Ðại La fut appelée Thăng Long(Le dragon prenant de l'essor). Comme d'autres rois, il aurait pu imposer à son peuple le diktat mais il préféra se plier à la volonté du Ciel et aux aspirations populaires en se servant sciemment de la superstition de son peuple dans la réalisation d'une oeuvre immense pour le Viêt-Nam indépendant et pour son essor économique. Il contribua énormément à l'affermissement de la nation vietnamienne.

Il établit un régime d'impôts assez simple tout en accordant des allégements fiscaux pour les déshérités, les handicapés, les familles nombreuses. Les impôts étaient réduits lorsqu'il y avait la famine ou une expédition victorieuse et fructueuse. Il était possible aux gens de racheter les peines ainsi que les dix grands crimes commis en versant des sommes proportionnées à leur gravité.

 

Le maître d'école face à ses élèves.
(Tableau du grand peintre Mai Thư)

 
   

Il institua désormais un système d'administration fortement centralisé quasi-inexistant jusqu'alors dans un pays ayant été toujours en proie à des troubles et à des dissensions internes. Il favorisa la prééminence du bouddhisme. Il sut confier à ce dernier le rôle de l'éducation de son peuple en favorisant la construction d'un grand nombre de pagodes et de monastères et en adoptant le bouddhisme comme la religion d'état. Les moines furent jusqu'à présent les seuls détenteurs du savoir. En donnant la primauté au dialogue et à la sagesse dans la gestion du pays, il réussît à instaurer la stabilité de son règne et de sa dynastie durant deux siècles.

On trouva non seulement en lui la clairvoyance d'un homme instruit mais aussi la vertu d'un roi qui sut ramener la paix avec ses pays voisins tout en recevant de ces derniers l'estime et le respect. C'était avec lui que le Viêt-Nam fut reconnu pour la première fois comme un royaume d'Annam. Les auteurs de l'ouvrage "Les Mémoires historiques du Grand Viet au complet " (Ðại Việt Sử Ký toàn thư) ne cessaient pas d'avoir des paroles élogieuses sur les années de règne de Lý Công Uẩn. Sa dynastie a été qualifiée plus tard par l'historien vietnamien Ngô Thì Sĩ comme une dynastie de clémence.

Triều Lý nhân ái

Quant au second, il fut connu plus tard sous le nom Gia Long. On savait quel sort il réservait aux vaincus. Ceux-ci furent mis à mort par des tortures épouvantables. Même les femmes et les enfants ne furent pas épargnés (les deux enfants de la princesse Ngọc Hân avec le roi Quang Trung, la femme général Bùi Thị Xuân). Leurs corps furent piétinés par les éléphants ou jetés en pâture aux corbeaux. Même le tombeau de l'empereur Quang Trung fut éventré et démoli. On connaissait aussi son ingratitude à l'égard de ses subordonnés ( Ðặng Trần Thường, Nguyễn Văn Thành).

Sa rencontre avec l'évêque français Pigneau de Béhaine, bien qu'elle fût tardive au moment où il était poursuivi par les Tây Sơn dans la région de Hà Tiên, était bénéfique car l'influence de ce Français sur son comportement compréhensif à l'égard des catholiques n'était plus à démontrer. Étant le seul survivant des Nguyễn, il connut les vicissitudes de la vie et fut engagé très jeune dans la conquête du pouvoir. C'était pour cela qu'il fut peu instruit mais très bien éduqué. Il sut appliquer avec rigueur les règles de la morale. C'était ce qu'on avait trouvé en lui: la piété filiale, la fidélité envers sa femme à travers l'histoire du lingot d'or, l'amitié infaillible envers l'évêque Pigneau de Béhaine et son beau-frère Võ Tánh. Mais il fut incapable de se comporter au juste milieu envers ses adversaires, d'avoir une idée plus précise et plus réformiste sur ce qu'il devrait faire pour le bien de son peuple et de son pays au moment où on exigea de lui un esprit d'ouverture et une tolérance accrue. Il ne se rendit pas compte qu'il perdit aussi une occasion de faire entrer le Viêt-Nam dans une ère de modernisation à l'image d'un Meiji japonais.

Il porta une grande et lourde responsabilité en choisissant le prince Nguyễn Phúc Ðảm (le futur empereur Minh Mạng ) comme son successeur à la mort du prince héritier Nguyễn Phúc Cảnh car il pensa que le fils de Cảnh serait favorable aux catholiques et aux idées de modernisation du pays. C'était ainsi que le sort du peuple vietnamien fut scellé car cela donna l'occasion aux pays étrangers d'intervenir plus tard au Viêt-Nam à cause de la répression entamée par l'empereur Minh Mạng à l'égard des catholiques.

 

C'était ce qui arriva souvent aux dirigeants de ce pays, de ne pas saisir l'occasion propice pour faire sortir le Viêt-Nam de la pauvreté, de ne pas savoir donner de l'espoir au peuple et de rester cloîtrés dans le carcan confucéen. Il était navrant pour le Viêt-Nam de ne pas retrouver un dirigeant à l'image du roi Lý Thánh Tôn (1054-1072). Celui-ci fut connu pour l'amour qu'il portait à son peuple. Un beau jour, durant une période où l'hiver était rude, il s'adressa à ses mandarins en des termes suivants :


En m'habillant de cette manière, je continue à être transi de froid. Comment arrivent-ils les gens à résister à ce froid rigoureux surtout les pauvres lorsqu'on sait qu'ils n'ont pas assez d'argent pour se nourrir?. Il faut leur donner dès maintenant de la nourriture et des habits supplémentaires.
Une autre fois, en tenant compagnie à sa fille, la princesse Ðông Thiên, lors d'une audience, il se tourna vers ses mandarins en leur disant :


J'ai un amour profond pour mon peuple comme celui que j'ai toujours pour ma fille. Malheureusement, le peuple est si peu instruit qu'il ne cesse pas de commettre des fautes. C'est pour cela que j'en ai tellement pitié. Je vous demande de bien vouloir diminuer les châtiments et les peines infligés.

Lý Thánh Tôn était à l'image de l'être humain défini par Mencius. Celui-ci avançait que l'on ne peut éprouver d'amour pour ceux qui sont éloignés que si l'on aime ceux qui sont proches. Rien n'est étonnant de voir le traitement qu'il a réservé à son adversaire, Chế Cũ, le roi du Champa. Il ne réussît pas à capturer ce dernier et à investir la capitale lors de la première expédition punitive. Sur le chemin de retour, ayant appris que, sa concubine Ỷ Lan arrivait à gouverner brillamment durant son absence, il se sentit honteux car il pensa qu'un homme devrait faire aussi bien qu'une femme. Il fut obligé de retourner au Champa et réussît à capturer cette fois Chế Cũ (1069). Au lieu d'infliger à ce dernier une peine capitale, il préféra le relâcher en échange de deux provinces Quãng Bình et Quãng Trị.Ce geste montra à tel point il fut tolérant et généreux envers ses adversaires. C'était lui qui ordonna l'édification du temple (Văn Miếu) honorant la gloire du sage Confucius tout en continuant à accorder au bouddhisme un rôle important.

   

C'était avec lui et sa concubine Ỷ Lan que le Viêt-Nam retrouva non seulement la paix mais aussi la prospérité. Il réussît à allier la vertu et la gloire, la sagesse et la force envers ses adversaires. C'était rare de trouver sur cette terre des légendes un dirigeant ayant su employer la vertu et la sagesse dans la conduite de son pays. Il a redonné à la phrase que Ung Giả Vi a écrite dans Les Entretiens,        

Nhân viên hồ tai! Ngã dục nhân, Tư Nhân chi hỷ!
Nhân có xa đâu! Ta muốn nhân thì nhân đến vậy!

La vertu n'est pas loin! On pourra l'avoir si on la veut  vraiment.

toute  sa portée significative. C'est cette vertu que tous les Vietnamiens attendent depuis longtemps de la part des dirigeants de leur pays. Mais c'est aussi le souhait ardent et sincère de tout un peuple meurtri par tant d'années de guerre et de souffrances.

(1): Philosophe Jou de premier plan du IVème  siècle avant J.C.
(2): Vertu