Les Mnong (Dân tộc Mnong): 1ère partie

Un grand hommage à Georges Condominas,

le Proust de l’ethnologie.

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Première partie

Condo, tu est le dernier mnong. Quand tu vas partir, c’est notre culture qui va partir aussi. C’est ce qu’a dit l’actuel chef du village de Sar Luk à Georges Condominas lorsqu’il l’avait revu lors de son retour au village en 2006. Cela montre à tel point que les Mnong ont accepté de le considérer non seulement comme l’un des leurs mais aussi le dernier représentant défendant inlassablement leur culture et faisant connaître dans le monde leur manière de vivre que la plupart des gens ont abhorrée à une certaine époque. Sont-ils vraiment des « Sauvages », des essarteurs, des écobueurs comme on a continué à y penser dans le passé? Désormais, ils ont le nouveau nom « Dân tộc thiểu số » et ils font partie des 54 ethnies du Vietnam? Ces gens de la Forêt auxquels l’ethnologue Georges Condominas a consacré deux monographies « Nous avons mangé la forêt » et « L’exotique est quotidien » méritent-ils de son attention particulière et de ses études quand on sait qu’à l’âge de 27 ans, aux dépens de sa santé, G. Condominas s’efforça de s’installer dans leur propre milieu, de s’y assimiler progressivement et d’apprendre leur langue du cru pour mieux les connaître et les décrire dans ses ouvrages avec son style clair, concis et coulant, ce qui lui valut d’être considéré comme « le Proust de l’ethnologie ». G. Condominas a reconnu que les Proto-Indochinois (2) lui avaient révélé l’essentiel de son métier d’homme. Pour lui, l’ethnologie a ceci de particulier qu’elle est autant un genre de vie qu’une discipline scientifique. Selon l’écrivain vietnamien Nguyên Ngọc, connu pour ses recherches culturelles, un chercheur quel que soit son domaine scientifique, peut avoir séparément deux modes de vie, l’un consacré à sa recherche scientifique et l’autre dédié entièrement à sa vie privée. Il n’est pas forcément nécessaire d’associer l’un à l’autre. Ce n’est pas le cas d’un ethnologue comme Georges Condominas. Il a un seul mode de vie qui correspond à la fois à sa vie privée et à son domaine scientifique. L’ethnographie est une forme de vie à laquelle sa vie a été assimilée entièrement et pour laquelle il a consacré toute sa vie.

Qui sont-ils ces Mnong? Ils étaient nombreux au début du XXème siècle avec une population estimée à 1.200.000 personnes (1) mais ils étaient décimés durant les guerres d’Indochine par une politique coercitive que l’ethnologue Georges Condominas a désignée sous le nom de « ethnocide ». D’après les statistiques effectuées en 1999, leur population fut établie à peu près à 120.000 personnes dont 20.000 étaient au Cambodge dans la province de Mondulkiri, proche de frontière vietnamienne aux bordures des provinces Ðắk Lắk et Ðắk Nông. Les Mnongs occupent les deux rives d’une puissante rivière Serepok (ou Daak Kroong en mnong) dévalant les hautes terres du Vietnam central vers le Mékong. Les Mnong appartiennent au groupe Môn-Khmer de la famille ethnolinguistique austro-asiatique. Ils pratiquent l’essartage ou ils mangent la forêt selon leurs propres termes. Ils choisissent un pan de la forêt puis ils la défrichent et y mettent le feu avant de semer le riz en poquet sur ce pan brûlé et fertilisé par les cendres. Mais cette méthode ne permet pas d’avoir une riche moisson au delà de deux ans. C’est pourquoi ils sont obligés de changer constamment l’emplacement de leurs champs (miir) tous les deux ans pour permettre à la forêt de se régénérer. Ils peuvent la réutiliser seulement dix ou vingt ans plus tard. À force d’éloignement des cultures, ils sont obligés de déplacer souvent leur village. C’est dans cet authentique finage que se trouvent de longues maisons occupées chacune par un alignement de plusieurs foyers. Parfois le déplacement est provoqué par l’épidémie responsable de plusieurs morts dans le village. Le choix et la reconstruction d’un nouveau village sur un autre emplacement (ou rngool) nécessite toujours des rites au cours desquels sont immolés un grand nombre de buffles. Dans le cas d’une épidémie, le nombre de morts est équivalent à celui des buffles sacrifiés. Mais le séjour sur le même emplacement ne dépasse pas sept années consécutives, intervalle maximal séparant deux grandes fêtes du Sol. Le terrain de prédilection pour la culture des plantes est l’emplacement de leur ancien village. On trouve ici non seulement les plantes alimentaires ( millet, sésame, ignames, patate, manioc etc…) mais aussi les plantes non alimentaires ( tabac, cotonnier, curcuma etc…). Outre la culture, la cueillette continue à occuper une place importante chez les Mnongs. La forêt leur fournit à la fois des plantes pharmaceutiques sauvages, des plantes à poison, des plantes alimentaires ( pousses de bambous, coeur de rotin , cannelle etc…) et des matériaux de construction. Les Mnong ne s’appuient pas sur le calendrier lunaire dans l’exploitation de leur sol mais ils remémorent chacune des étapes d’exploitation par un vocabulaire très particulier:

ntôih: défrichement jusqu’à la mise à feu.
miir: champ semé jusqu’à la moisson
mpôh: miir abandonné pour la première année
mpôh laak: miir abandonné pour la deuxième année.

Selon l’ethnologue G. Condominas, les Mnong n’attendent pas Minkowski ou Einstein pour avoir la notion d’espace-temps. En employant une expression liée à l’espace, ils indiquent une date. C’est ce qu’on constate dans l’exploitation de leur sol avec leur vocabulaire. Ils donnent approximativement l’âge de quelqu’un par rapport à un événement saillant.

Leur village est un espace social très réduit. Le chef du village (ou rnut) est chargé de gérer les affaires de la commune. La taille du village varie à peu près d’une centaine d’individus. En franchissant les limites du village, un habitant peut devenir un étranger, un ennemi ou un hôte qu’ils ont l’habitude de désigner sous le nom de « nec ». Leurs maisons dont les toitures en herbe à paillote descendent si bas qu’elles cachent souvent les parois en bois, sont des cases rectangulaires soit de longue taille (mnong gar) soit de petite taille (mnong rlam). Elles reposent sur le sol de terre battue pour les Mnong Gar tandis que les Mnong Rlam vivent sur des cases à pilotis. Le noyau de la société est la famille. L’organisation sociale est de type matrilinéaire et exogame. Les enfants portent le nom du clan de leur mère. La transmission des biens se fait de mère en fille. Le mari vient habiter chez les parents de sa femme. Les vestiges de lévirat et de sororat peuvent être visibles encore. Par contre la transgression de la règle d’exogamie est ressentie comme le crime le plus grave et attire des sanctions sociales. Un jeune homme doit se renseigner sur le clan auquel la fille appartient avant d’entamer le mariage. L’exogamie renforce la parenté et tisse un réseau d’alliances qui permet à l’espace social restreint qu’est le village de respirer. Cela facilite l’hospitalité lorsqu’on sortira du finage en cas de voyages d’échanges commerciaux. Ce type de relations peut être établi et entretenu par une institution prestigieuse connue « l’échange des sacrifices (ou tam bôh) permettant de créer une alliance privilégiée entre deux individus (ou joôk ) et leurs familles. Il y a un rituel auquel participent non seulement les joôks (amis fidéjurés) mais aussi leurs villages respectifs. Le souci de l’égalité des échanges est visible dans le rituel: le nombre de buffles immolés dans le village de l’un doit être égal à celui que l’autre va offrir en retour dans son village. De même les cadeaux que l’un a reçus doivent être d’égale valeur et semblables que ceux qu’il donnera en retour à l’autre (son ami fidéjuré). Même dans le festin, les parts de viande de porc fournies par l’hôte organisant le sacrifice devront être de même taille que celles offertes par son « hôte partenaire » lors de la première cérémonie d’échange organisée en son honneur dans l’autre village. Pour arriver à ce stade de relations, les jôoks doivent recourir à des entremetteurs. Dans la conception d’échange des Mnong, il faut toujours un entremetteur que ce soit l’échange entre les hommes ou entre l’homme et les génies. Dans ce dernier cas, l’entremetteur n’est autre que le chamane (ou njau mhö). Parfois, on a besoin d’un guérisseur ordinaire (njau) pour une maladie bénigne.

Chez les Mnong, le mot « échange (ou tam) » est très employé dans leur langue courante. Le mot « tam » est suivi toujours par un autre mot pour préciser le type d’échange.

tam töör : échanges amoureux, être amoureux.
tam löh : échange des coups ( se battre)
tam boo, tam sae: échange d’époux, alliance matrimoniale, se marier
tam boôh: échange de flambées, grand sacrifice d’alliance
tam toong: échange de chansons etc…

L’échange joue un rôle pivot dans la vie quotidienne des Mnong. On s’aperçoit que l’échange n’est pas non seulement au niveau des biens mais aussi au niveau de la main d’oeuvre sous forme d’entraide dans les travaux de construction aussi bien que dans les travaux agricoles ( défrichement, moissons etc …). Il y a toujours un souci d’échange égalitaire. Chaque équipe devra passer un temps égal sur le champ de chacun des membres du groupe. Si l’échange de main-d’oeuvre est simplifié par le même nombre d’heures que chaque équipe doit fournir, il est un peu plus compliqué quand il s’agit de biens car les Mnong ne disposent pas d’un étalon unique comme l’euro ou le dollar. Dans l’évaluation des objets d’échange, ils sont obligés de recourir à des étalons de valeurs multiples utilisés dans leur société: petites jarres sans col (yang dam), jarres anciennes, jupes suu sreny, porcs, buffles, gongs etc.. Ceux-ci sont aussi des moyens d’échange et de paiement des biens acquis. On évalue l’objet d’échange à la valeur convenue de sorte que le total d’échange est équivalent  à cette valeur. Parfois pour une valeur convenue, on se retrouve soit avec deux buffles de taille moyenne, soit un buffle et une jarre ancienne ou encore une grand couverture et douze petites jarres sans col etc…). Cela ressemble énormément à notre système de paiement du prix de la marchandise en grosses coupures ou en petite monnaie.

Etant utilisés à la fois comme des étalons de valeurs et des moyens de paiement, ces biens sont de véritables monnaies que l’éthnologue G. Condominas a désignées sous le nom de « monnaie multiple ». Malgré cela, ces biens continuent à garder avant toute considération monétaire, leur utilisation initiale. Les jarres servent de récipients pour la confection et la consommation de la bière de riz tandis que les gongs sont des instruments de musique qu’on sort pour les grandes occasions. De même, des jupes, des couvertures et des marmites de métal font partie des objets usuels de la vie quotidienne.

Malgré l’échange prenant des formes multiples, il y a toujours une distinction très nette dans le vocabulaire mnong pour les notions d’achat (ruat) et de vente (tec). Une fois l’échange conclu, il y a le prix du courtage que l’acheteur (croo ruat ) doit payer à l’entremetteur. Le vendeur ( croo tec ) ne donne rien à l’entremetteur (ndraany) qui recevra parfois un cadeau modeste de la part du vendeur pour une question de gentillesse et de gratitude. Il y a deux jarres dans le montant du courtage: l’une pour payer l’entremetteur et l’autre d’une moindre valeur pour la sécurité de la route par une cérémonie rituelle Dans le cas de la vente d’un jeu de gongs plats, la première jarre ( yang mei ) sera de grande taille et la seconde, une petite jarre sans col. De plus, l’acquéreur doit donner des cadeaux au porteur (ou compagnon de route) pour ramener les achats. Il y a un protocole à respecter dans la conclusion du contrat. Celle-ci se manifeste par le sacrifice d’un animal consommé sur place et l’ouverture de deux jarres de bière de riz, l’une destinée à décompter les objets entrant dans le paiement (par le jeu des brindilles cassées ) et l’autre prévue pour conjurer les injures. L’entremetteur assume la responsabilité du contrat en recevant un bracelet de laiton passé au poignet, signe d’un engagement ferme. L’entremetteur est à la fois le courtier, le garant de l’acheteur, le porte-parole du vendeur et le témoin de la transaction. Dans une société mnong sans écriture, le rôle de l’entremetteur est très important car par ses paroles et son engagement, cela permet d’assurer la publicité du marché conclu. Toutes les dépenses supplémentaires citées ci-dessus ( deux jarres, une bête consommée sur place, des cadeaux au porteur et au ndraany) ne sont nullement prises en compte dans l’évaluation de la valeur totale du bien acquis. En cas de litige, chaque partie a un ndraany jouant le rôle d’avocat. Dans un procès, ce sont les ndraany de deux parties qui parlent, discutent et émaillent leurs propos « de dits de justice » versifiés.

Il y a un cas particulier où l’échange est à équivalence absolue ( le caan). Un sacrifice du buffle est exigé lors du dialogue entre le chamane et le génie qui est prêt de lâcher sa victime malade. Malheureusement, la famille de cette dernière n’en possède pas pour honorer rapidement ce sacrifice. Elle est obligée d’acheter un buffle à la façon caan chez un habitant du village ou d’un autre village et de lui rendre une bête de même taille dans un délai d’un ou deux ans sans aucune compensation. Dans ce cas, l’échange correspond bien à la vente à réméré sans intérêts.Lire la suite (Tiếp theo)

 

 

 

 

 


1): Source Encyclopédie Universalis.
(2): un néologisme assez laid employé par G. Condominas pour désigner les Mnongs à la place du mot péjoratif « Mọi (ou Sauvage) ».

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