
Cité interdite (Tử Cấm Thành)

Version vietnamienne
English version
Après avoir vaincu son neveu Zhu Yun Wen (l’empereur Jianwen) dont le sort ultime demeure un mystère pour les historiens, Zhu Di (l’empereur Yongle), troisième empereur de la dynastie des Ming, décida de transférer la capitale de Nankin à Pékin, principalement pour des raisons stratégiques. Outre la menace majeure représentée par les Mongols, il considérait la riposte immédiate comme le moyen le plus efficace de contrer leurs incursions. Par ailleurs, il cherchait à échapper à l’influence de l’aristocratie méridionale de Nankin. Dans le cadre de la « campagne de pacification des troubles de *Jingnan*), il mena des purges sanglantes coûtant la vie à des dizaines de milliers de personnes, notamment des fonctionnaires loyaux comme le Grand Secrétaire Fang Xiaoru (dont le clan fut exterminé sur dix générations) et des membres de la cour de l’empereur Jianwen. Il confia initialement la construction de la Cité interdite aux architectes et concepteurs Cai Xin (Thái Tín), Chen Gui (Trần Khuê), Wu Zhong (Ngô Trung) et Kuai Xiang (Khoái Tường) sous la supervision de l’eunuque d’origine vietnamienne Ruan An (Nguyễn An). Ce dernier reçut la mission de superviser et de coordonner à la fin l’ensemble du chantier de la Cité interdite. Il joua ainsi un rôle déterminant dans la rénovation et l’agrandissement du complexe palatial ainsi que dans l’édification des neuf tours surmontant les portes de la Cité interdite.
Celle-ci fut réalisée sur les ruines de la capitale impériale mongole Khanbalik (ville du Khan) créée par Kubilai Khan en 1267 et décrite par Marco Polo dans son « Devisement du Monde, le livre des Merveilles », en 1406 selon un protocole bien défini. Deux cent mille ouvriers ont été employés à cette tâche gigantesque qui dura 14 ans.
Pourquoi on donne à cette cité interdite le nom de «Ville-pourpre »?
Par analogie avec la couleur théorique de l’Etoile polaire et parce que l’Etoile polaire est le centre du monde céleste, la cité interditre est le centre du monde terrestre.
En matière de techniques de construction, Nguyễn An a eu recours à la méthode du *Dougong*, apparue durant la période des Royaumes combattants (Thời Chiến Quốc) . Ce système repose sur l’assemblage de poutres et d’entretoises en bois s’emboîtant grâce à des joints d’une grande précision. C’est une technique célèbre permettant la réalisation de liaisons structurelles sans le moindre clou utilisé, tout en offrant une efficacité remarquable. La Cité interdite a notamment résisté à 200 séismes en l’espace de 600 ans.

Cố Cung
La pagode Keo (pagode Thần Quang Tự), située à Thái Bình au Viet Nam, est l’un des rares édifices à l’architecture traditionnelle au Vietnam à conserver et à mettre en œuvre le système structurel unique du *dougong* pour soutenir la toiture et assembler les éléments en bois.
Outre la participation d’un grand nombre de provinces chinoises dans la fourniture des matériaux: le marbre de Xuzhou (Jiangsu), les briques de Linqing (Shandong), la pierre des carrières de Fangshan et de Panshan non loin du Pékin, le bois de charpente nanmu provenant du Sichuan (Tứ Xuyên), les colonnes du Guizhou (Qúi Châu) et du Yunnan (Vân Nam) etc., on relève également la restauration du grand canal impérial datant de l’époque de la dynastie des Sui (nhà Tùy). Cette voie d’eau s’avère indispensable pour l’acheminement de ces matériaux et des denrées alimentaires jusqu’à la capitale, Pékin.
En ce qui concerne les matériaux de construction, la Cité interdite a été édifiée à l’aide de bois *Nanmu* provenant de la province du Sichuan, située à 2 000 kilomètres de là. Les bâtisseurs de l’époque mirent au point une méthode ingénieuse : ils utilisèrent les eaux du fleuve Jaune pour acheminer ces énormes troncs vers le nord, minimisant ainsi la dépense de main-d’œuvre et de ressources. Très prisé pour sa résistance aux termites et à la pourriture, le *Nanmu* était un matériau de choix symbolisant la puissance du Fils du Ciel. Les colonnes d’un rouge éclatant que les visiteurs peuvent admirer dans toute la Cité interdite sont constituées de ce bois, lequel devait toutefois subir un séchage, une imperméabilisation et un laquage rouge avant d’être mis en place.
Une méthode unique a été employée pour transporter des blocs de pierre massifs pesant des centaines de tonnes : on a utilisé des traîneaux en bois plutôt que des chariots à roues, qui auraient risqué de s’enfoncer ou de se briser. De l’eau glacée était versée sur la piste pour créer une surface glissante à faible frottement, réduisant ainsi considérablement l’effort nécessaire par rapport à un transport sur le sol sec. À cette fin, de petits puits furent creusés tous les 500 mètres environ le long de l’itinéraire. L’eau qui en était extraite et déversée sur la piste gelait instantanément sous l’effet du froid hivernal, permettant ainsi aux traîneaux de glisser aisément.
Entre 1420 et 1911, un total de 24 empereurs de deux dynasties Ming et Qing y ont résidé. Le dernier empereur vivant dans cette cité était Pu Yi.
On se pose des questions sur le maintien et la conservation de la cité par les Qing lors de leur prise au pouvoir car jusque-là, dans la tradition chinoise, les vainqueurs avaient l’habitude de détruire systématiquement tous les palais des dynasties précédentes. On peut prendre exemple sur le fondateur des Ming, Zhu Yuanzhang (Chu Nguyên Chương) connu sous le nom de règne Hongwu (Hồng Vũ). Celui-ci a donné l’ordre à ses troupes de détruire la ville de Khan (Khanbalik) à Pékin et a transféré la capitale à sa ville natale Nankin (Nam Kinh). On ignore les raisons qui ont poussé les Qing à conserver la cité de leurs prédécesseurs. Malgré l’effort de ces derniers de rénover les palais de la cité, d’y ajouter d’autres édifices et de les marquer de leur sceau, la cité continue à garder éternellement l’empreinte de son fondateur Yong Le.
Celui-ci, l’un des trois illustres empereurs de la Chine impériale (avec Wu Di des Han, Tai Zhong des Tang) chargea l’amiral eunuque Zheng He (Trinh Hòa) d’entreprendre dans l’océan indien de grandes voyages d’exploration dont les récits ont été rapportés plus tard par son compagnon de route, Ma Huan (Mã Hoàng ) dans son livre intitulé « Merveille des océans« . Profitant de l’usurpation de pouvoir de Hồ Qúi Ly, il annexa le Viêt-Nam en 1400. Sans les 10 années de résistance du peuple vietnamien avec Lê Lợi, le Viet Nam serait probablement une province chinoise.
Etant une véritable ville dans une ville et construite dans une zone rectangulaire de 960 m sur 750 m, la cité est divisée en deux parties: la cour extérieure (waichao) (2)(ou Tiền triều en vietnamien) dévolue à la vie cérémonielle et la cour intérieure (neichao)(3)(ou Hậu tẩm en vietnamien), réservée à la demeure de l’empereur et de sa famille. Trois pavillons sont trouvés dans la partie extérieure: le palais de l’Harmonie Suprême (Taihe)(ou Thái Hòa en vietnamien), le palais de l’Harmonie Parfaite (Zhonghe) (Trung Hoa Ðiện) et le palais de l’Harmonie Préservée (Baohe) (ou Bảo Hòa en vietnamien) tandis que la partie intérieure abrite le palais de la Pureté Céleste (Qianqing)(ou Cung Càn Thanh en vietnamien), la salle de l’Union (Jiaotai)(Ðiện Giao Thái en vietnamien) et le palais de la Tranquillité Terrestre (Kunning) (Khôn Ninh en vietnamien ) entourés respectivement par les « six Palais de l’Est » et les « Six Palais de l’Ouest »(Tam Cung Lục Viện en vietnamien).
En visitant la cité interdite, on doit emprunter la porte du Midi (ou porte du Méridien)(Ngọ Môn). Celle-ci est la principale porte de la cité interdite. Elle fut témoin à une époque, de nombreuses cérémonies liées au départ ou retour triomphal de l’armée et à la promulgation d’un nouveau calendrier . Elle est l’unique porte ou plutôt un édifice en forme de U , haut de 8 mètres et surmonté de cinq pavillons aux doubles corniches en tuiles vernissées de couleur et possédant cinq passages. Cet ensemble architectural porte le surnom imagé de « Cinq Tours de Phénix« (Lầu Ngũ Phụng) car il ressemble à l’image d’un phénix. Derrière la porte du Midi, se trouve une grande cour traversée par une rivière à 5 ponts richement décorés, la rivière aux eaux d’or. Celle-ci est bordée des deux côtés des balustrades en marbre sculptées de dragons et de phénix qui se poursuivent tout le long de son parcours.
Du fait que la cour extérieure est caractérisée par le principe Yang, ses palais sont surélevés par rapport à ceux de la cour intérieure de principe Yin (Âm) grâce à la construction et à l’élévation d’un même soubassement à trois paliers, en marbre blanc sculpté. Cela fait ressortir non seulement la splendeur de ses palais mais aussi le caractère imposant du principe Yang. De même dans la cour intérieure, le palais de la pureté céleste (Càn Thanh) où l’empereur vivait et travaillait, est surélevé par rapport aux autres palais du fait qu’il est caractérisé par le principe Yang. On voit ici un exemple concret du principe Yang dans le principe Yin. (Dương trong Âm). Entre le palais de la pureté céleste (Yang) et le palais de la tranquillité terrestre (Yin), se trouve la salle Jiaotai. Etant le trait d’union du Yin et du Yang représentés respectivement par le palais Qianqing (Càn Thanh) (demeure de l’empereur) et le palais Kunning (demeure de l’impératrice), cette pièce témoigne de l’harmonie parfaite entre ces principes pour souligner implicitement la paix. Tous les bâtiments de la cité sont orientés vers le Sud pour bénéficier des bienfaits de l’énergie Yang.

1 Porte du Midi (Ngọ Môn)
2 Cours extérieure (Waichao)(Tiền triều)
- Palais de l’Harmonie Suprême (Taihe)(ou Thái Hòa en vietnamien),
- Palais de l’Harmonie Parfaite (Zhonghe) (Trung Hoa Ðiện)
- Palais de l’Harmonie Préservée (Baohe) (ou Bảo Hòa en vietnamien)
3 Cours intérieure (Neichao)(Hậu tẩm)
- Palais de la Pureté Céleste (Qianqing)(Cung Càn Thanh)
- Salle de l’Union (Jiaotai)(Giao Thái)
- Palais de la Tranquillité Terrestre (Kunning)(Khôn Ninh)
4) Six Palais de l’Ouest (Lục viện)
5) Six Palais de l’Est (Luc viện)
Ordonnée par la géomancie traditionnelle chinoise, la cité est limitée au nord par la colline artificielle Jingshan (colline du charbon) et par la Muraille de Chine dans le but de se protéger des effets néfastes du souffle Yin du Nord (vents froids, guerriers de la steppe, mauvais génies etc.). De même, on signale au sud, la présence des fossés remplis d’eau et la rivière aux eaux d’or, ce qui permet de faire circuler ainsi l’énergie enfouie dans le sol, le Qi dont la fuite est empêchée par la création de différents niveaux au sol. C’est cette forme d’aménagement qu’on trouve dans la construction d’un même soubassement de marbre à trois gradins pour les trois palais réservés aux cérémonies officielles. Le Qi est ainsi ramené par la construction d’un passage en pente descendante puis remontante entre les palais dans le but de rompre la monotonie de la platitude du sol et de le véhiculer trois fois de suite vers le sommet où se dresse le trône de l’empereur dans le palais de l’harmonie suprême (Điện Thái Hoà) .
Étant le trait d’union entre le Ciel et la Terre, celui-ci est assis face au sud, dos au nord, son côté gauche à l’est et son côté droit à l’ouest. Chaque point cardinal est sous la protection d’un animal sacré: l’oiseau vermeil pour le Sud, la tortue noire pour le nord, le dragon bleu pour l’est et le tigre blanc pour l’ouest. Au plafond, dans l’axe vertical du trône, se trouve au dessus de la tête de l’empereur, la voûte céleste représentée par un caisson richement décoré à l’intérieur duquel deux dragons dorés jouent avec une perle géante. C’est ici que le touriste, lors de sa visite, se pose des questions sur le nombre des dragons utilisés dans l’ornementation de ce palais car cet animal sacré est présent partout. Selon certaines sources, il y a en tout 13844 dragons de toute taille et de tout genre à l’intérieur et à l’extérieur du palais, ce qui donne à cet édifice un air solennel et respectueux, difficile à trouver dans les autres palais de la cité.

Figurines sur les toits des édifices dans la cité interdite
Située sur l’axe sud-nord, la cité interdite obéit en fait à la loi des nombres et au choix des couleurs. La sélection des nombres impairs (Yang) est apparue dans l’agencement des figurines sur les arêtes des toitures, dans la décoration et l’ornementation des portes de la cité interdite par la présence visible des clous dorés et dans la disposition maximale de pièces que compte la cité. Groupées toujours en nombre impair 1-3-5-7-9, les figurines marquent non seulement l’importance de l’édifice impérial mais aussi la fonction qu’occupe le propriétaire dans la hiérarchie impériale. Le nombre des figurines est fixé par le recueil de lois et de décrets de la dynastie des Qing connu sous le nom « Da Qing Hui Dian« ( Đại Thanh hội điển).
Les figurines représentant chacune un symbole et une qualité, sont établies dans un ordre très précis: dragon, phénix, lion, destrier céleste (thiên mã), hippocampe (hải mã), yaju (áp ngư), douniu (đấu ngưu), suanni (toan nghê), Xiezhi (hải trãi), hangshi (khỉ) . Elles sont toujours précédées par un immortel taoïste appelé parfois « prince Min » sur le dos d’un coq ou d’un phénix. À côté de ces animaux chimériques, du côté du faîte, se trouve toujours une tête d’animal cornu à gueule ouverte (neuvième fils du dragon) . Il y a une exception à cette règle d’alignement. C’est le cas du palais de l’harmonie suprême Taihe (Ðiện Thái Hòa) où 10 figurines sont toutes présentes sur l’arête de sa toiture car c’est ici que l’empereur a organisé les festivités importantes (intronisation, mariage, anniversaire, nouvel an, solstice d’hiver etc.).
L’utilisation de ces figurines est destinée à protéger les édifices contre les esprits malfaisants et à montrer la puissance et la suprématie de l’empereur. Par contre, pour le palais de la Pureté Céleste (Qianqing) (ou Càn Thanh en vietnamien) le rôle est moins important que celui du palais de l’harmonie suprême. Bien que l’empereur y travaille, on ne dénombre que neuf figurines sur l’arête de sa toiture. Quant au palais de tranquillité terrestre (Kunning) (ou Khôn Ninh en vietnamien), on ne trouve que sept figurines car c’est la demeure de l’impératrice à l’époque des Ming. Mais c’est aussi l’endroit où étaient honorées les divinités chamaniques en parfait accord du Yin dans le Yang à l’époque des Qing. Avant de conquérir la Chine des Ming, ces derniers d’origine mandchoue conservaient leurs croyances religieuses.
[Cité interdite de Pékin: Partie 2]