Les fleurs dans la culture vietnamienne

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Les fleurs dans la culture vietnamienne

Dans leur tradition culturelle, les Vietnamiens accordent une grande importance aux fleurs. On constate leur préférence marquée pour les noms des fleurs dans le choix des prénoms féminins. On a même une anecdote sur le prénom que le grand roi Lý Thánh Tôn de la dynastie des Lý a choisi pour sa concubine impériale Ỷ Lan connue plus tard sous le nom Linh Nhân Hoàng Hậu. Un jour, sur le chemin de retour dans la capitale, le roi fut accueilli par les villageois en liesse. Il s’aperçut qu’il y avait une jeune paysanne d’une beauté extraordinaire continuant à l’observer timidement de loin tout en s’adossant à une haie d’amaryllis. Désireux de la connaître, il la fit venir devant lui. Épris de sa beauté et de son intelligence, le roi lui demanda de l’épouser et lui accorda le prénom  » Ỷ Lan  » (Ỷ Lan càd s’adosser à une haie d’amaryllis). Elle fut connue plus tard dans l’histoire du Vietnam comme l’une des plus grandes reines prenant un grand nombre de mesures sociales pour les déshérités et les femmes.

Par contre, il y a un prénom « Hoa (ou Fleur en français) » que personne n’avait le droit de prendre sous la dynastie des Nguyễn. C’est celui de la favorite Hồ Thị Hoa du prince héritier Nguyễn Phước Ðảm, le futur empereur Minh Mạng. Etant morte de façon prématurée, celle-ci était la fille du mandarin Hồ Văn Bôi et servait pieusement ses beaux- parents, l’empereur Gia Long et l’impératrice Thuận Thiên Cao Hoàng Hậu.

Pour immortaliser l’affliction qu’ils continuaient à porter à leur bru, ils interdirent désormais à leurs proches et à leurs sujets l’usage du mot « Hoa » non seulement dans le choix des prénoms mais aussi dans l’attribution des noms aux édifices publics. À cause de cette interdiction, le marché Ðông Hoa de Huế devint ainsi le marché central Ðông Ba. La province Thanh Hoa fut appelée désormais la province Thanh Hoá. Le pont enjambant la rivière Thị Ghè à Saigon changea de nom et prit le nom Cầu Bông à place du nom Hoa Bắc . Pourtant « Hoa » est le mot le plus employé dans le chef d’oeuvre de la littérature vietnamienne Kim Vân Kiều de Nguyễn Du. Sans compter les noms des fleurs évoqués, on y recense au moins 130 vers portant le mot « Hoa ». De plus, ce dernier figure dans un grand nombre de termes et d’expressions ayant des connotations florales dans la littérature vietnamienne:

  • Hoa diện, mặt hoa : visage fleuri (Avoir un beau visage)
  • Hoa chúc: Fleur de la torche (la lampe de la chambre nuptiale)
  • Hoa niên: Fleur de l’âge (la jeunesse)
  • Hoa tay: Avoir la pulpe des doigts en forme de la fleur (être très adroit)
  • Số đào hoa: être né sous l’étoile de la fleur de pêcher (Etre le préféré des femmes)
  • Nguoi tài hoa: Homme de talent à l’image d’une fleur (Etre talentueux et distingué)
  • Hoa tai : Fleur de l’oreille (Boucle d’oreille)
  • Hoa đèn: Fleur de la lampe (charbon de la mèche d’une lampe à huile)
  • Hoa khôi: Fleur de premier rang (Être la plus belle fille)
  • Hoa đá: Fleur de pierre (Corail)
  • Hoa vương: Reine des fleurs (Pivoine)

Những loại hoa trong nền văn hóa Việtnam

En ce qui concerne la fleur de pierre, il y a une anecdote rappelant l’époque où le Viêt-Nam fut troublé par les guerres internes incessantes entre les deux familles gouvernantes, les Trịnh et les Nguyễn. C’est l’une des farces d’un mandarin de nom Nguyễn Quỳnh servant le seigneur Trịnh Cương et connu fréquemment sous le pseudonyme « Cống Quỳnh » ou « Trạng Quỳnh ». Le seigneur Trịnh Cương était très gourmand. Il ne pensait qu’à vivre dans l’opulence et dans la débauche. C’était pour cela que Cống Quỳnh tenta de le ramener à la raison et à la sagesse. Il lui dit qu’il savait préparer un petit plat très délicieux connu sous le nom Hoa đa’ (Fleur de pierre).

Le seigneur Trinh Cương lui demanda de le préparer. Mais il précisa au seigneur qu’il fallait attendre au moins deux jours pour pouvoir savourer ce plat car il devait le mijoter durant cette période. Le seigneur Trịnh Cương accepta cette proposition. Rentré chez lui, il demanda au serviteur d’aller chercher au marché les algues comestibles et de les mijoter avec de l’eau. Affamé par cette longue attente, le seigneur Trịnh reconnut que le plat préparé par Cống Quỳnh était délicieux même s’il ne contenait que des légumes après l’avoir goûté. On trouve quelques romans célèbres classiques portant les noms des fleurs. C’est la cas du roman Nhị Ðộ Mai (Les pruniers ont refleuri) et Hoa Tiên (Les feuillets fleuris). Le premier a été écrit en nôm de deux mille huit cent vingt vers Six-Huit pieds et adapté d’une oeuvre chinoise. C’est l’histoire de fidélité au roi, de la piété filiale, de la loyauté, de la gratitude et d’amour. Quant au deuxième roman, il a été composé par le lettré Nguyễn Huy Tự. Ce roman comprend plus de huit cents vers écrits en Six-Huit pieds (lục bát). C’est le premier poème romantique vietnamien tout en restant fidèle à la pensée confucéenne.

Malgré une grande variété d’espèces florales trouvées sur cette terre des légendes, les Vietnamiens ne cachent pas leur préférence à certaines plantes. Ils n’hésitent pas à classer quelques-unes dans la catégorie des plantes nobles. Parmi celles-ci, on peut citer :
 
Mai (Prunier)
Lan (Amaryllis)
Cúc (Chrysanthème)
Sen (Lotus)
Mẫu đơn (Pivoine)
Hoa hồng (Rose)

Ces plantes ou leurs fleurs ont chacune une signification particulière et éthique dans la tradition vietnamienne. Le prunier (mai) est le symbole de l’homme supérieur. Il arrive à résister au froid et aux intempéries de la nature et continue à fleurir au mois de février, ce qui le permet de symboliser le printemps dans la représentation des quatre saisons (Tứ Thì). A l’occasion du Tết, pour un Vietnamien, il ne manque jamais sur l’autel des ancêtres quelques branches de pruniers (ou de pêchers) en fleurs qui sont choisies de manière que les fleurs éclosent durant la fête. La fleur de prunier est très adorée par les lettrés et les intellectuels vietnamiens. Un homme de caractère et indépendant comme Cao Bá Quát qui ne savait pas se plier aux servitudes mandarinales dut reconnaître que, durant toute sa vie, il ne courbait que sa tête devant la fleur de prunier.

Nhất sinh đê thủ bái hoa mai
Suốt đời chỉ cúi đầu trước hoa mai
Toute ma vie, je ne courbe que ma tête devant la fleur de prunier

Un autre lettré Ðào Tấn, le père des pièces de théâtre de la région Bình Ðịnh dans le Centre du Vietnam, nourrissait aussi l’espoir de mourir un jour auprès des pruniers. C’était pourquoi, de son vivant, il a choisi son pseudonyme « Mộng Mai (Rêver aux fleurs de prunier) et a eu l’occasion de révéler son état d’âme à travers les deux vers trouvés dans l’un de ses poèmes :

Núi mai rồi giữ xương Mai nhé
Uớc mộng hồn ta là đóa Mai

C’est la montagne des pruniers où sera enterré mon squelette de prunier
Je continue à rêver que mon âme serait la fleur de prunier.

Ce n’était pas une utopie pour lui car lors de sa mort (juillet 1907) on l’a enterré à la montagne Huỳnh Mai qui est éloignée du jardin des pruniers de quelques kilomètres. Contrairement aux Chinois, ce sont les fleurs de prunier et de lotus qui sont plus appréciées que la pivoine. C’est pour cela qu’on les appelle Hoa Khôi (Fleurs de premier rang).

On a une préférence pour le prunier car le lotus est réservé plutôt au bouddhisme bien qu’il soit aussi le symbole de l’homme de qualité confucéen (junzi). C’était la plante choisie par le lettré Mạc Ðỉnh Chi pour révéler son talent inouï et son génie lorsque le roi Trần Anh Tôn hésita à le nommer « Premier docteur » en le trouvant trop laid au moment de la remise du diplôme. Pour convaincre le roi, il se compara au lotus dans un puits en jade en composant devant le roi le poème intitulé « Ngọc tỉnh liên phú (Le lotus dans un puits en jade) ».

Giống quý ấy ta đây có sẳn
Tay áo nầy ta chứa đã lâu
Phải đâu đào , lý thô màu
Phải đâu mai, trúc dãi dầu tuyết sương
Cũng không phải tăng phường câu kỷ
Cũng không là Lạc Thủy mẫu đan
Cũng không là cúc, là lan
Chính là sen ở giếng vàng đầu non.

Cette espèce précieuse, je l’ai eue à ma disposition
La manche de cette veste l’a contenue depuis longtemps
Elle n’est ni le pêcher, ni le jambosier perdant l’éclat de la couleur
Elle n’est ni le prunier ni le bambou exposés aux intempéries de la neige et des rosées
Elle n’est pas non plus la baie dont l’odeur doit être évitée
ou la pivoine de Lạc Thủy (1),
ou le chrysanthème ou l’amaryllis
mais c’est le lotus dans un puits en or au sommet de la montagne.

Mạc Ðỉnh Chi a eu l’occasion de composer une oraison funèbre en l’honneur de la disparition d’une princesse mongole lorsqu’il avait été envoyé en Chine comme l’ambassadeur du Vietnam. Ce jour là, devant la cour impériale, on lui a donné un papier sur lequel il y avait quatre lignes, chacune contenant un seul mot « premier » ( một ). C’était à lui l’honneur de composer le poème et de compléter le reste des lignes pour rendre un vif hommage à la mémoire de cette princesse. Imperturbable, il réussît à le faire à la surprise et à l’admiration de toute la cour impériale mongole en désignant la princesse comme une fleur:

Trời xanh một đám mây
Lò hồng môt giọt tuyết
Vườn thượng uyển môt cành hoa
Cung quảng hàn (2) một vầng nguyệt
Than ôi! Mây tan! Tuyết tiêu!
Hoa tàn! Trăng khuyết !

Le ciel d’azur a un amas de nuages
La poutre de couleur rose a une goutte de neige 
Le jardin impérial a une branche de fleur 
Le palais Quảng Hàn (2) a un disque lunaire
Dommage ! Les nuages disparaissent ! La neige fond !
La fleur se fane ! La lune est incomplète!

Quant au chrysanthème, il est non seulement l’apanage de l’automne mais aussi le symbole de la sérénité et l’indifférence des gens aux honneurs et à la gloire . Analogue à l’orchidée, l’amaryllis est le symbole de la beauté féminine. Elle désigne souvent une jeune fille dans les compositions poétiques.

Bien que la pivoine soit considérée comme une fleur noble, elle n’a pas la portée significative comme elle continue à l’avoir en Chine (3). Probablement, à cause de l’influence chinoise, on continue à garder cette coutume. La pivoine est évoquée souvent dans l’art ornemental vietnamien ou dans les légendes (Histoire du mandarin Từ Thức et de l’Immortelle Giáng Hương par exemple).

Quant à la rose, elle est le symbole de l’amour et de l’affection. Pour connaître la valeur et la portée de signification que les Vietnamiens accordent à cette fleur, il faut lire le roman « Bông Hồng cài áo (Une rose agrafée sur la veste) » du moine zhen vietnamien Thích Nhất Hạnh. Il tente de nous rappeler à travers sa narration que chacun de nous a une mère unique à laquelle nous négligeons de penser à cause des aléas de la vie. Nous oublions souvent que si nous avons encore aujourd’hui chacun de nous, une mère, c’est que Dieu nous laisse encore un trésor inestimable. Nous avons encore la chance de pouvoir l’aimer et de lui montrer notre affection. C’est pour cela que nous pouvons continuer à agrafer une rose sur notre veste car seuls, nous avons encore cette joie immense, intime et indescriptible que tant de gens n’ont plus eu depuis longtemps. Il n’y a pas encore si longtemps sur cette terre des légendes qu’on ne voyait que des fleurs blanches de myrte (Hoa Sim) déposées par les jeunes filles sur les tombes de leurs amants ayant succombé vaillamment pour défendre leur idéal et leur patrie. Ceux-ci n’avaient pas la chance d’y voir revenir un jour la paix. Ils n’avaient pas l’occasion d’agrafer sur leur veste une rose même si leur mère serait encore en vie. C’est à ces gens valeureux que tous les Vietnamiens veulent offrir une rose pour l’amour qu’ils ont eu toujours pour ce pays. Ils veulent leur montrer leur sincère affection et leur profonde reconnaissance. Sans la bravoure, le sacrifice et la grandeur d’âme de ces gens, le Vietnam ne pourrait pas garder son indépendance, son identité culturelle, ses traditions millénaires.

Ce n’est pas seulement à l’histoire de reconnaître ce fait mais aussi à chacun des Vietnamiens de témoigner sa gratitude, d’apprendre à ses enfants l’héroïsme de ces gens inconnus et la tradition de savoir mourir pour le Vietnam.

 


(1) Lạc Thủy : un fleuve connu en Chine.
(2) Cung quảng hàn : le palais mythique chinois trouvé sur la lune.
(3): Une anecdote sur la pivoine de Luoyang avec l’impératrice Wu Ze Tian ( Võ Tắc Thiên) de la dynastie des Tang.

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