Khène ou orgue à bouche (Khèn)

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On se pose des questions sur la provenance de cet orgue à bouche ou khène. Certains scientifiques attribuent au Laos son pays d’origine. Mais d’autres sont très réticents et sceptiques. C’est le cas du chercheur français Noël Péri de l’Ecole Française de l’Extrême Orient (EFEO). Pour ce dernier, si les Vietnamiens n’emploient pas cet orgue à bouche sous la même forme que les Laotiens, celui qu’on trouve par contre chez certaines tribus Mường (cousins des Vietnamiens) ou Hmong vivant au Vietnam est identique à celui du Laos. De plus, cet instrument est illustré fréquemment non seulement sur les tambours de bronze et les situles mais aussi sur certains ustensiles dongsoniens. C’est le cas de la manche d’une louche en bronze décorée d’une figuration masculine, assise et jouant de l’orgue à bouche. Elle est exposée actuellement au musée de l’histoire à Saïgon.joueur_khen2

On est amené à affirmer néanmoins avec certitude que cet instrument de musique date de l’âge du bronze ( entre 3000 et 1200 avant J.C. en Asie du Sud Est) et qu’il est inventé par les Austro-asiatiques dont font partie les Laotiens, les Hmongs, les Mường, les Thaïs, les Vietnamiens, les Mnongs etc… ( les Cent Yue ou Bách Việt en vietnamien). Il est important de rappeler qu’à une certaine époque, les Laotiens (de branche Si Ngeou ou Tây Âu ) et les Vietnamiens (de branche Lạc Việt ou Luo Yue) étaient unis ensemble dans la fondation du royaume Âu Lạc (Si Ngeou) de Thục Phán (ou  roi An Dương) et dans la lutte contre les Tsin de Shi Huang Di (Tần Thủy Hoàng)  (ou les Chinois). Selon  la chercheuse française Madeleine Colani, les khènes ne dépassent  pas l’Himalaya et la vallée du Bramahpoutre de l’Inde. Mais il y a des exceptions. 

Khène

C’est le cas des khènes possédés par les Dayaks de l’île Bornéo en Indonésie car avant leur installation sur cette île, ils étaient établis naguère sur la côte orientale de l’Indochine. En s’inspirant de l’orgue à bouche des Austro-asiatiques, les Chinois ont inventé le lusheng mentionné dans le Che-King ( Livre saint de la poésie) de Confucius.

Selon Victor Goloubew, les Dongsoniens, les ancêtres des Vietnamiens actuels, jouaient du khène à calebasse

 


 Le khène se présente sous de multiples formes mais selon Madeleine Colani, le type laotien reste le plus élégant et le plus soigné. D’une manière générale, il est constitué d’un nombre pair de tubes en bambou munis chacun d’un petit trou de jeu et d’une anche (*) (en laiton ou en argent ) fixée à hauteur de la soufflerie. Ces tuyaux sont assemblés par paires de longueur identique et dans un ordre de grandeur décroissante à partir de l’embouchure du réservoir en bois évidé, alimenté en air par le souffle du joueur. La longueur des tubes détermine la hauteur de la note. Plus le khène sera long, plus son ton sera bas. Le nombre de tubes fixés sur la soufflerie peut être variable et lié à la tradition culturelle de chaque groupe ethnique. Pour les Hmongs vivant dans les montagnes septentrionales du Vietnam ou les Mnongs des Hauts Plateaux, il n’y a que 6 tubes dans la constitution de cette syrinx asiatique. Quant aux Thaïs de la région Mai Châu (Vietnam), le nombre de tubes s’élève à 14.

Khène à 6 tuyaux (ou Mbuot) des Mnongs du Vietnam

En ce qui concerne les khènes laotiens, le nombre de tubes est variable:m_buot  soit 6 tubes dont la longueur peut atteindre 40 cm avec le khène hot,  soit 14 tubes avec le khène jet

soit 16 tubes avec le khène baat. Ce dernier est le plus couramment utilisé au Laos. Pour produire le son, le joueur doit tenir entre ses deux mains le bloc de bois où est pratiquée l’orifice et ayant le rôle d’une poche d’air. Puis il obture ensuite les trous des tubes avec ses doigts dans le but de faire vibrer les anches correspondantes par expiration ou inspiration.

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Khène laotien (16 tubes)

 

Le khène est lié étroitement aux rites religieux et aux événements importants (foires, mariages, funérailles etc…). Il peut être joué en solo ou en groupe pour accompagner la danse ou le chant. Chaque ethnie a sa propre légende concernant le khène. Par le biais de sa musique, cela permet de rapprocher le monde des hommes et celui des esprits. Pour les Laotiens comme pour certains groupes ethniques du Vietnam (Hmongs, Thaïs etc …), le khène symbolise leur identité culturelle. Chez les Hmongs, la possession d’un khène témoigne de la fierté d’avoir la présence d’un homme de talent et de force dans leur maisonnée.

Dans un dicton lao, pour être un vrai laotien, il est indispensable de savoir jouer du khène, manger du riz gluant et du poisson fermenté (le padèk) et habiter une maison sur pilotis

Malgré son rôle important similaire à celui des gongs des Hauts Plateaux du Vietnam (Tây Nguyên), le khène continue à être délaissé au fil des années par les jeunes khene_laotiencar pour la maîtrise de cet orgue à bouche, il faut non seulement de la patience mais aussi un don musical. Il n’est pas à la portée de n’importe qui car pour être un joueur accompli, il faut savoir interpréter un grand nombre de mélodies de base et danser au son de khène. Certaines mélodies permettent d’évoquer les aspects de la nature et de la vie. Plus de 360 mélodies sont réservées pour les funérailles, ce qui prouve bien que le khène occupe une place importante dans la vie sociale et spirituelle des minorités ethniques. 

(*) une petite lamelle en métal (Lưỡi gà en vietnamien).


Références bibilographiques

Essai d’ethnographique comparée. Madeleine Colani, BEFEO, 1936,Vol 36, N°1, pp. 214-216
Hà Văn Tấn: Nouvelles recherches préhistoriques et protohistoriques au Vietnam.
Rapport sur une mission officielle d’étude musicale en Indochine. Péri Noël, G. Knosp. BEFO. 1912. Tome 12, pp 18-2
Pour continuer d’entendre le son du khèn des Hmongs. Hoàng Hoa. Courrier du Vietnam, 24.03.2012

 

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