Sanctuaire Po Nagar (1ere partie)

ponagar

 

Ce sanctuaire est un passage obligé pour ceux qui ont l’occasion de visiter Nha Trang, la station balnéaire la plus huppée du Vietnam. Situé sur une colline (Cù lao) à l’embouchure de la rivière Cái, il fut construit sans interruption du VIIIè au XIIIè siècle selon les inscriptions trouvées sur place. L’apparition de ce sanctuaire dans le royaume du Champa est liée aux tumultes qu’a connus le Champa au VIIIème siècle. Le royaume du Champa est en fait une fédération de plusieurs états ou plutôt ‘cité-états’ dont la plus puissante joue le rôle de « leader » (vai trò chủ đạo). À l’avènement d’une nouvelle dynastie, son pura accède au premier rang et devient ainsi la capitale du royaume. Grâce aux documents historiques chinois et aux inscriptions chames, on sait que jusqu’au début du VIIème siècle, le pura (ou cité-état) de Singhapura (citadelle du lion) à Trà Kiệu ( dans le disctrict actuel de Duy Xuyên, province de Quảng Nam ) prédomina.

A cette époque, la lignée royale du Nord était toujours protégée par la divinité masculine Bhadresvara, un linga représentant une forme bienveillante de Siva honorée dans le sanctuaire le plus sacré de Mỹ Sơn. Une nouvelle lignée royale ne tarda pas à se faire reconnaître au milieu du VIIIème siècle dans le sud du royaume du Champa (Kauthara) et eut besoin d’une autre divinité pour la protéger. La région de Trà Kiệu et de Mỹ Sơn dans la province actuelle Quảng Nam (province chame d’Amaravâti) perdit ainsi son importance au profit de Khánh Hòa (plaine de Nha Trang) et de Ninh Thuận (région de Phan Rang). Bien qu’on n’arrive pas à localiser jusqu’à aujourd’hui son centre politique du pouvoir (Virapura), on prétend qu’il est quelque part dans les environs de Phan Rang. Par contre, on est certain qu’un événement politique majeur a eu lieu dans le sud de ce royaume car cela est en parfait accord avec la date de 758 donnée dans les annales chinoises pour marquer le début de la période Huanwang (Hoàn Vương en vietnamien) durant à peu près 100 ans. Lin Yi (ou Lâm Ấp en vietnamien), l’ancien nom donné à ce royaume, n’est plus utilisé et il est remplacé par Huanwang dans les textes chinois. Cette divinité est un linga à un visage et est honorée dans le sanctuaire sacré Pô Nagar situé en bord de mer. Elle est clairement féminine et présentée comme la sakti de Siva, Bhagavati.

Malgré la mise en parenthèse de la lignée de Prathivindravarman du Sud rapportée dans les annales chinoises en 859 et la prise du pouvoir suprême par la lignée de Bhrgu dans le nord du royaume à Indrapura (près de Hội An) en 875 avec le nouveau roi Indravarman II, la divinité de Nha Trang dans le Kauthara continuait à être honorée comme la déesse protectrice du royaume. Cela montre la volonté de la lignée de Bhrgu d’intégrer celle-ci dans un système religieux cohérent qui, basé jusqu’alors sur la vénération de Bhadresvara (santuaire de Mỹ Sơn) reconnaît une position de complémentarité à Bhagavarti. La bipolarité religieuse autour du dieu Bhadresvara à Mỹ Sơn et de la déesse Bhagavati à Nha Trang va s’imposer désormais sur l’ensemble du royaume. La vénération de Bhagavarti est conforme non seulement à l’importance accordée au système matrilinéaire adopté par les Chams mais aussi à l’unité dont les Chams avaient besoin à cette époque face à leurs ennemis (Vietnamiens, Khmers et Javanais).

Afin de s’acclimater à un milieu naturel peu familier où les stupas et les constructions religieuses des Chams portant la marque profonde de la culture indienne étaient visiblement étranges, effrayantes et mystérieuses avec les statues de Brahma, Siva, Visnu et Pô Nagar, ces nouveaux venus vietnamiens étaient obligés d’élaborer un mode de vie adapté à leur nouvel environnement culturel. Ils n’hésitaient pas à faire usage des vestiges de la culture Cham pour les transposer dans leur propre univers religieux et leurs propres lieux de culte. Ils tentaient d’établir une harmonie entre les puissances surnaturelles et temporelles des territoires qu’ils avaient réussi de conquérir. Craignant d’importuner des génies locaux capables de leur rendre une vie néfaste, ils s’étaient approprié parfois les lieux de culte des vaincus ou des gens locaux. C’est le cas du sanctuaire de Pô Nagar où la déesse du Champa Uma a été récupérée par les Vietnamiens qui n’hésitaient pas à assimiler la légende de Po Nagar dans une mythologie arrangée à leur manière sans réussir à effacer le substrat cham du mythe. La déesse du Champa devenait ainsi Thiên Y A Na (Thiên Y Thánh Mẫu) des Viêtnamiens. Cette appropriation se renouvelle à d’autres endroits du Vietnam lors de la marche vers le Sud: la dame noire à Tây Ninh ou la déesse Chúa Xứ au mont Sam (Châu Đốc).

Dans son inventaire des tours chames situées sur le site Pô Nagar, l’archéologue français Henri Parmentier a recensé une douzaine d’édifices de culte groupés dans une aire de 500 m2 au sommet d’une colline. À cause des intempéries et de la guerre, il ne reste que 5 édifices répartis sur deux niveaux de constructions. On trouve au sommet deux rangées de tours dont la première est composée de trois tours du nord au sud: la tour principale dédiée à la déesse Yan Pu Nagara (ou Thiên Y A Na en vietnamien), le temple du sud et le kalan du sud-est.

Quant à la deuxième rangée, il reste seulement une tour à toiture recourbée en forme de selle et dédiée aux enfants de Thiên Yana. En face de la tour principale de la premère rangée, au niveau inférieur, se dresse un mandapa non muré et constitué de deux rangées de dix colonnes octogonales en brique, mesurant chacune trois mètres de hauteur et plus d’un mètre de diamètre et entourées par quatorze colonnes similaires de taille moins importante. Ces colonnes étaient destinées à supporter un toit en forme de coque de bateau renversée dont la structure était en bois. Ce mandapa a été construit par Senapati Par et mentionné dans les stèles élevées par ce général du roi Harivarman en 817. Il était relié à la tour principale par un escalier en briques. Ce type d’édifice se retrouve sur d’autres sites chams: Mỹ Sơn (Đã Nẵng), Po Kloong Garai (Phan Rang) ou Bánh Ít (Bình Định). Selon Henri Parmentier, il existait à côté de ces édifices en briques, un temple en bois (ou bimong en cham) qui était en quelque sorte un reposoir pour les offrandes.

Grâce aux inscriptions chames, on apprend qu’en 774, le sanctuaire religieux de Pô Nagar construit en bois fut pillé et détruit par les Javanais (Chà Và en vietnamien). Ceux-ci désignent l’ensemble des populations des mers du Sud càd le pays de l’archipel et de la péninsule Malaise. Il fut reconstruit en 784 en briques et en pierre par le roi Satyavarman. Puis vers le milieu du Xème siècle, le site de Nha Trang fut mis à sac par les Khmers dont les inscriptions parlaient du butin (statue en or) pris à la déesse Bhagavati. Celle-ci fut réinstallée en 965 par le remplacement d’une statue en pierre par le roi Indravarman. La statue du Xème siècle sous le règne du roi Jaya Paramesvaravarman pourrait être celle que l’on peut voir encore aujourd’hui dans la tour principale mais sa la tête fut restaurée à la façon vietnamienne.Lire la suite

 

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